«Renvoyez-moi vite, l'aiguille marche. Voilà la trente-troisième minute qui commence.... Tenez, je mets les billets sur votre bureau.» Il donna trois cent vingt francs, sans une hésitation.
Ses doigts n'eurent qu'un petit frémissement, en comptant les pièces d'or; c'était une punition qu'il s'infligeait. Alors, elle, enthousiasmée de la façon dont il lâchait une telle somme, s'avança avec un geste adorable d'abandon. Elle lui tendit la joue. Et, quand il y eut posé un baiser, paternellement, elle s'en alla, l'air ravi, en disant:
«Merci pour ces pauvres filles.... Je n'ai plus que sept billets à placer. Parrain les prendra.» Lorsque Rougon fut seul, il se rassit à son bureau, machinalement. Il reprit son travail interrompu, écrivit pendant quelques minutes, en consultant avec une grande attention les pièces éparses devant lui. Puis il resta la plume aux doigts, la face grave, regardant dans le jardin, par la fenêtre ouverte, sans voir. Ce qu'il retrouvait, à cette fenêtre, c'était la mince silhouette de Clorinde, qui se balançait, se nouait, le déroulait, avec la volupté molle d'une couleuvre bleuâtre. Elle rampait, elle entrait; et, au milieu du cabinet, elle se tenait debout sur la queue vivante de sa robe, les hanches vibrantes, tandis que ses bras s'allongeaient jusqu'à lui, par un glissement sans fin d'anneaux souples. Peu à peu, des bouts de sa personne envahissaient la pièce, se vautraient partout, sur le tapis, sur les fauteuils, le long des tentures, silencieusement, passionnément. Une odeur rude s'exhalait d'elle.
Alors, Rougon jeta violemment sa plume, quitta le bureau avec colère, en faisant craquer ses doigts les uns dans les autres. Est-ce qu'elle allait l'empêcher de travailler, maintenant? devenait-il fou, pour voir des choses qui n'existaient pas, lui dont la tête était si solide? Il se rappelait une femme, autrefois, quand il était étudiant, près de laquelle, il écrivait des nuits entières, sans même entendre son petit souffle. Il leva le store, ouvrit la seconde fenêtre, établit un courant d'air en poussant brutalement une porte, à l'autre extrémité de la pièce, comme s'il se trouvait menacé d'asphyxie.
Et, du geste irrité dont il aurait chassé quelque guêpe dangereuse, il se mit à chasser l'odeur de Clorinde, à coups de mouchoir. Quand il ne la sentit plus là, il respira bruyamment, il s'essuya la face avec le mouchoir, pour en enlever la chaleur que cette grande fille y avait mise.
Cependant, il ne put continuer la page commencée. Il marcha d'un bout à l'autre du cabinet, à pas lents.
Comme il se regardait dans une glace, il vit une rougeur sur sa joue gauche. Il s'approcha, s'examina. La cravache n'avait laissé là qu'une légère éraflure. Il pourrait expliquer cela par un accident quelconque. Mais, si la peau gardait à peine la balafre d'une mince ligne rose, lui, sentait de nouveau, dans la chair, profondément, la brûlure ardente du cinglement qui lui avait coupé la face. Il courut à un cabinet de toilette, installé derrière une portière; il se trempa la tête dans une cuvette d'eau; cela le soulagea beaucoup. Il craignait que le coup de cravache ne lui fît désirer Clorinde davantage.
Il avait peur de songer à elle, tant que la petite écorchure de sa joue ne serait pas guérie. La chaleur qui le chauffait à cette place lui descendait dans les membres.
«Non, je ne veux pas! dit-il tout haut, en rentrant dans le cabinet. C'est idiot, à la fin!» Il s'était assis sur le canapé, les poings fermés. Un domestique entra l'avertir que le déjeuner refroidissait, sans le tirer de ce recueillement de lutteur, aux prises avec sa propre chair. Sa face dure se gonflait sous un effort intérieur: son cou de taureau éclatait, ses muscles se tendaient, comme s'il était en train d'étouffer dans ses entrailles, sans un cri, quelque bête qui le dévorait. Cette bataille dura dix grandes minutes. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais dépensé tant de puissance. Il en sortit blême, la sueur à la nuque.
Pendant deux jours, Rougon ne reçut personne. Il s'était enfoncé dans un travail considérable. Il veilla une nuit tout entière. Son domestique le surprit encore à trois reprises, renversé sur le canapé, comme hébété, avec une figure effrayante. Le soir du deuxième jour, il s'habilla pour aller chez Delestang, où il devait dîner.