—Ah! j'ai été bien malade, toujours là, dans le ventre, vous savez.... Maintenant c'est quasiment des coups de marteau.... Et rien de rien, ma bonne dame.... Je n'ai pas osé vous faire dire ça.... Que le bon Dieu vous le rende!
Hélène venait de lui glisser une pièce de monnaie dans la main, en lui promettant de songer à elle.
—Tiens! dit madame Deberle restée debout sous le porche, quelqu'un cause avec Pauline et Jeanne.... Mais c'est Henri!
—Oui, oui, reprit la mère Fétu qui promenait ses minces regards sur les deux dames, c'est le bon docteur.... Je l'ai vu pendant toute la cérémonie, il n'a pas quitté le trottoir, il vous attendait, bien sûr.... En voilà un saint homme! Je dis ça parce que c'est la vérité, devant Dieu qui nous entend.... Oh! je vous connais, Madame; vous avez là un mari qui mérite d'être heureux.... Que le ciel exauce vos désirs, que toutes ses bénédictions soient avec vous! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il!
Et, dans les mille rides de son visage, frisé comme une vieille pomme, ses petits yeux marchaient toujours, inquiets et malicieux, allant de Juliette à Hélène, sans qu'on pût savoir nettement à laquelle des deux elle s'adressait en parlant du bon docteur. Elle les accompagna d'un marmottement continu, où des lambeaux de phrases pleurnicheuses se mêlaient à des exclamations dévotes.
Hélène fut surprise et touchée de la réserve d'Henri. Il osa à peine lever les regards sur elle. Sa femme l'ayant plaisanté au sujet de ses opinions qui l'empêchaient d'entrer dans une église, il expliqua simplement qu'il était venu à la rencontre de ces dames, en fumant un cigare; et Hélène comprit qu'il avait voulu la revoir, pour lui montrer combien elle avait tort de redouter quelque brutalité nouvelle. Sans doute, il s'était juré comme elle de se montrer raisonnable. Elle n'examina pas s'il pouvait être sincère avec lui-même, cela la rendait trop malheureuse de le voir malheureux. Aussi, en quittant les Deberle, rue Vineuse, dit-elle gaiement:
—Eh bien! c'est entendu, à demain sept heures.
Alors, les relations se nouèrent plus étroitement encore, une vie charmante commença. Pour Hélène, c'était comme si Henri n'avait jamais cédé à une minute de folie; elle avait rêvé cela; ils s'aimaient, mais ils ne se le diraient plus, ils se contenteraient de le savoir. Heures délicieuses, pendant lesquelles, sans parler de leur tendresse, ils s'en entretenaient continuellement, par un geste, par une inflexion de voix, par un silence même. Tout les ramenait à cet amour, tout les baignait dans une passion qu'ils emportaient avec eux, autour d'eux, comme le seul air où ils pussent vivre. Et ils avaient l'excuse de leur loyauté, ils jouaient en toute conscience cette comédie de leur coeur, car ils ne se permettaient pas un serrement de main, ce qui donnait une volupté sans pareille au simple bonjour dont ils s'accueillaient. Chaque soir, ces dames firent la partie de se rendre à l'église. Madame Deberle, enchantée, y goûtait un plaisir nouveau, qui la changeait un peu des soirées dansantes, des concerts, des premières représentations; elle adorait les émotions neuves, on ne la rencontrait plus qu'avec des soeurs et des abbés. Le fond de religion qu'elle tenait du pensionnat remontait à sa tête de jeune femme écervelée, et se traduisait par de petites pratiques qui l'amusaient, comme si elle se fût souvenue des jeux de son enfance. Hélène, grandie en dehors de toute éducation dévote, se laissait aller au charme des exercices du mois de Marie, heureuse de la joie que Jeanne paraissait y prendre. On dînait plus tôt, on bousculait Rosalie pour ne pas arriver en retard et se trouver mal placé. Puis, on prenait Juliette en passant. Un jour, on avait emmené Lucien; mais il s'était si mal conduit, que, maintenant, on le laissait à la maison. Et, en entrant dans l'église chaude, toute brésillant de cierges, c'était une sensation de mollesse et d'apaisement, qui peu à peu devenait nécessaire à Hélène. Lorsqu'elle avait eu des doutes dans la journée, qu'une anxiété vague l'avait saisie à la pensée d'Henri, l'église le soir l'endormait de nouveau. Les cantiques montaient, avec le débordement des passions divines. Les fleurs, fraîchement coupées, alourdissaient de leur parfum l'air étouffé sous la voûte. Elle respirait là toute la première ivresse du printemps, l'adoration de la femme haussée jusqu'au culte, et elle se grisait dans ce mystère d'amour et de pureté, en face de Marie vierge et mère, couronnée de ses roses blanches. Chaque jour, elle restait agenouillée davantage. Elle se surprenait parfois les mains jointes. Puis, la cérémonie achevée, il y avait la douceur du retour. Henri attendait à la porte, les soirées se faisaient tièdes, on rentrait par les rues noires et silencieuses de Passy, en échangeant de rares paroles.
—Mais vous devenez dévote, ma chère! dit un soir madame Deberle en riant.
C'était vrai, Hélène laissait entrer la dévotion dans son coeur grand ouvert. Jamais elle n'aurait cru qu'il fût si bon d'aimer. Elle revenait là comme à un lieu d'attendrissement, où il lui était permis d'avoir les yeux humides, de rester sans une pensée, anéantie dans une adoration muette. Chaque soir, pendant une heure, elle ne se défendait plus; l'épanouissement d'amour qu'elle portait en elle, qu'elle contenait toute la journée, pouvait enfin monter de sa poitrine, s'élargir en des prières, devant tous, au milieu du frisson religieux de la foule. Les oraisons balbutiées, les agenouillements, les salutations, ces paroles et ces gestes vagues sans cesse répétés, la berçaient, lui semblaient l'unique langage, toujours la même passion, traduite par le même mot ou le même signe. Elle avait le besoin de croire, elle était ravie dans la charité divine.