—Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu! que je t'aime, et que nous allons être heureux!

Elle le tutoyait, elle sanglotait. La source de ses larmes, tarie depuis trois semaines, ruisselait sur ses joues. Elle était demeurée entre ses bras, caressante et familière comme un enfant, emportée dans cet épanouissement de toutes ses tendresses. Puis, elle retomba à genoux, elle reprit Jeanne pour l'endormir contre son épaule; et, de temps à autre, pendant que sa fille reposait, elle levait sur Henri des yeux humides de passion.

Ce fut une nuit de félicité. Le docteur resta très-tard. Allongée dans son lit, la couverture au menton, sa fine tête brune au milieu de l'oreiller, Jeanne fermait les yeux sans dormir, soulagée et anéantie. La lampe, posée sur le guéridon que l'on avait roulé près de la cheminée, n'éclairait qu'un bout de la chambre, laissant dans une ombre vague Hélène et Henri, assis à leurs places habituelles, aux deux bords de l'étroite couche. Mais l'enfant ne les séparait pas, les rapprochait au contraire, ajoutait de son innocence à leur première soirée d'amour. Tous deux goûtaient un apaisement, après les longs jours d'angoisse qu'ils venaient de passer. Enfin, ils se retrouvaient, côte à côte, avec leurs coeurs plus largement ouverts; et ils comprenaient bien qu'ils s'aimaient davantage, dans ces terreurs et ces joies communes, dont ils sortaient frissonnants. La chambre devenait complice, si tiède, si discrète, emplie de cette religion qui met son silence ému autour du lit d'un malade. Hélène, par moments, se levait, allait sur la pointe des pieds chercher une potion, remonter la lampe, donner un ordre à Rosalie; pendant que le docteur, qui la suivait des yeux, lui faisait signe de marcher doucement. Puis, quand elle se rasseyait, ils échangeaient un sourire. Ils ne disaient pas une parole, ils s'intéressaient à Jeanne seule, qui était comme leur amour lui-même. Mais, parfois, en s'occupant d'elle, lorsqu'ils remontaient la couverture ou qu'ils lui soulevaient la tête, leurs mains se rencontraient, s'oubliaient un instant l'une près de l'autre. C'était la seule caresse, involontaire et furtive, qu'ils se permettaient.

—Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous êtes là.

Alors, ils s'égayaient de l'entendre parler. Leurs mains se séparaient, ils n'avaient pas d'autres désirs. L'enfant les satisfaisait et les calmait.

—Tu es bien, ma chérie? demandait Hélène, quand elle la voyait remuer.

Jeanne ne répondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un rêve.

—Oh! oui, je ne me sens plus.... Mois je vous entends, ça me fait plaisir.

Puis, au bout d'un instant, elle faisait un effort, levant les paupières, les regardant. Et elle souriait divinement, en refermant les yeux.

Le lendemain, quand l'abbé et M. Rambaud se présentèrent, Hélène laissa échapper un mouvement d'impatience. Ils la dérangeaient dans son coin de bonheur. Et, comme ils la questionnaient, tremblant d'apprendre de mauvaises nouvelles, elle eut la cruauté de leur dire que Jeanne n'allait pas mieux. Elle répondit cela sans réflexion, poussée par le besoin égoïste de garder pour elle et pour Henri la joie de l'avoir sauvée et d'être seuls à le savoir. Pourquoi voulait-on partager leur bonheur? Il leur appartenait, il lui eût semblé diminué si quelqu'un l'avait connu. Elle aurait cru qu'un étranger entrait dans son amour.