—Oh! quatre, j'en mangerai bien quatre, tu verras.
Elle tutoyait le docteur, maintenant. Quand il lui donna la première mouillette, elle saisit sa main, et comme elle avait gardé celle de sa mère, elle les baisa toutes deux, allant de l'une à l'autre avec la même affection passionnée.
—Allons, sois raisonnable, reprit Hélène, qui la voyait près d'éclater en sanglots; mange bien ton oeuf pour nous faire plaisir.
Jeanne alors commença; mais elle était si faible, qu'après la deuxième mouillette, elle se trouva toute lasse. Elle souriait à chaque bouchée, en disant qu'elle avait les dents molles. Henri l'encourageait, Hélène avait des larmes au bord des yeux. Mon Dieu! elle voyait son enfant manger! Elle suivait le pain, ce premier oeuf l'attendrissait jusqu'aux entrailles. La brusque pensée de Jeanne, morte, raidie sous un drap, vint la glacer. Et elle mangeait, elle mangeait si gentiment, avec ses gestes ralentis, ses hésitations de convalescente!
—Tu ne gronderas pas, maman.... Je fais ce que je peux, j'en suis à ma troisième mouillette.... Es-tu contente?
—Oui, bien contente, ma chérie.... Tu ne sais pas toute la joie que tu me donnes.
Et, dans le débordement de bonheur qui l'étouffait, elle s'oublia, s'appuya contre l'épaule d'Henri. Tous deux riaient à l'enfant. Mais celle-ci, lentement, parut prise d'un malaise: elle levait sur eux des regards furtifs, puis elle baissait la tête, ne mangeant plus, tandis qu'une ombre de méfiance et de colère blêmissait son visage. Il fallut la recoucher.