Et, glissée de ses bras, elle avait peur d'elle. D'un regard inquiet, elle remontait de ses mains à ses épaules; une des mains était dégantée, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les doigts tièdes, de l'air sauvage dont elle fuyait devant la caresse d'une main étrangère. Ce n'était plus la même odeur de verveine, les doigts avaient dû s'allonger, la paume gardait une mollesse; et elle restait exaspérée au contact de cette peau qui lui semblait changée.
—Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hélène. Mais, vraiment, est-ce raisonnable?... Embrasse-moi.
Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu cette robe, ni ce manteau à sa mère. La ceinture était lâche, les plis tombaient d'une façon qui l'irritait. Pourquoi donc revenait-elle si mal habillée, avec quelque chose de très-laid et de si triste dans toutes ses affaires? Elle avait de la boue à son jupon, ses souliers étaient crevés, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait elle-même, lorsqu'elle se fâchait contre les petites filles qui ne savaient pas s'habiller.
—Embrasse-moi, Jeanne.
Mais l'enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui paraissait plus forte. Elle était montée au visage, elle s'étonnait de la petitesse lassée des yeux, de la rougeur fiévreuse des lèvres, de l'ombre étrange dont la face entière était noyée. Elle n'aimait pas ça, elle recommençait à avoir du mal dans la poitrine, comme lorsqu'on lui faisait de la peine. Alors, énervée par l'approche de ces choses subtiles et rudes qu'elle flairait, comprenant qu'elle respirait là l'odeur de la trahison, elle éclata en sanglots.
—Non, non, je t'en prie.... Oh! tu m'as laissée seule, oh! j'ai été trop malheureuse....
—Mais puisque je suis rentrée, ma chérie.... Ne pleure pas, je suis rentrée.
—Non, non, c'est fini.... Je ne te veux plus.... Oh! j'ai attendu, j'ai attendu, j'ai trop de mal.
Hélène l'avait reprise et l'attirait doucement, tandis que l'enfant s'entêtait, répétant:
—Non, non, ce n'est plus la même chose, tu n'es plus la même.