Jeanne hésita. Elle allait dire la vérité, répondre non; mais elle eut un nouveau regard oblique, et se recula, en disant à mi-voix:
—Oui, maman.
—Allons, ce ne sera rien, déclara Hélène, qui avait besoin de se rassurer. Mais, je t'en prie, méchante enfant, ne me fais plus de ces peurs.
Comme Rosalie revenait annoncer que madame était servie, elle la gronda vivement. La petite bonne baissait la tête, en murmurant que c'était bien vrai, qu'elle aurait dû veiller sur mademoiselle. Puis, pour calmer madame, elle l'aida à se déshabiller. Bon Dieu! madame était dans un joli état! Jeanne suivait les vêtements qui tombaient un à un, comme si elle les eût interrogés, en s'attendant à voir glisser de ces linges trempés de boue les choses qu'on lui cachait. Le cordon d'un jupon surtout ne voulait pas céder; Rosalie dut travailler un instant pour en défaire le noeud; et l'enfant se rapprocha, attirée, partageant l'impatience de la bonne, se fâchant contre ce noeud, prise de la curiosité de savoir comment il était fait. Mais elle ne put rester, elle sa réfugia derrière un fauteuil, loin des vêtements dont la tiédeur l'importunait. Elle tournait la tête. Jamais sa mère changeant de robe ne l'avait gênée ainsi.
—Madame doit se sentir à son aise, disait Rosalie. C'est joliment bon, du linge sec, lorsqu'on est mouillé.
Hélène, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un léger soupir, comme si elle eût en effet éprouvé un bien-être. Elle se retrouvait chez elle, allégée, n'ayant plus à ses épaules le poids de ces vêtements qu'elle avait traînés. La bonne eut beau lui répéter que le potage était sur la table, elle voulut même se laver le visage et les mains à grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le peignoir boutonné jusqu'au menton, Jeanne revint près d'elle, lui prit une main et la baisa.
A table pourtant, la mère et la fille ne parlèrent point. Le poêle ronflait, la petite salle à manger s'égayait avec son acajou luisant et ses porcelaines claires. Mais Hélène semblait retombée dans cette torpeur qui l'empêchait de penser; elle mangeait machinalement, d'un air d'appétit. Jeanne, en face d'elle, levait ses regards par-dessus son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle toussa. Sa mère, qui l'oubliait, s'inquiéta tout d'un coup.
—Comment! tu tousses encore!... Tu ne te réchauffes donc pas?
—Oh! si, maman, j'ai bien chaud.
Elle voulut lui tâter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle s'aperçut que son assiette restait pleine.