—Allons, soyez sages.... Regarde, petite bête, tu es déjà sale.... Je viendrai vous prendre, ne bougez pas.

Le corbillard arrivait, on pouvait partir. Madame Deberle parut et s'écria:

—On a oublié les bouquets!... Pauline, vite les bouquets!

Alors, il y eut un peu de confusion. On avait préparé un bouquet de roses blanches pour chaque petite fille. Il fallut distribuer ces roses; les enfants, ravies, tenaient les grosses touffes devant elles, comme des cierges. Lucien, qui ne quittait plus Marguerite, respirait avec délices, pendant qu'elle lui poussait ses fleurs dans la figure. Toutes ces gamines, avec leurs mains fleuries, riaient dans le soleil, puis devenaient tout d'un coup sérieuses, en suivant des yeux la bière que des hommes chargeaient sur le corbillard.

—Elle est là dedans? demanda Sophie très-bas. Sa soeur Blanche fit un signe de tête. Puis, elle dit à son tour:

—Pour les hommes, c'est grand comme ça.

Elle parlait du cercueil, elle élargissait les bras tant qu'elle pouvait. Mais la petite Marguerite eut un rire, le nez dans ses roses, en racontant que ça lui faisait des chatouilles. Alors, les autres enfoncèrent aussi leur nez, pour voir. On les appelait, elles redevinrent sages.

Dehors, le cortège défila. Au coin de la rue Vineuse, une femme en cheveux, les pieds chaussés de savates, pleurait et s'essuyait les joues avec le coin de son tablier. Quelques personnes s'étaient mises aux fenêtres, des exclamations apitoyées montèrent dans le silence de la rue. Le corbillard roulait sans bruit, tendu de draperies blanches, à franges d'argent; on entendait seulement les pas cadencés des deux chevaux blancs, assourdis sur la terre battue de la chaussée. C'était comme une moisson de fleurs, de bouquets et de couronnes, que ce char emportait; on ne voyait pas la bière, de légers cahots secouaient les gerbes amoncelées, le char derrière lui semait des branches de lilas. Aux quatre coins, volaient de longs rubans de moire blanche, que tenaient quatre petites filles, Sophie et Marguerite, une demoiselle Levasseur et la petite Guiraud, celle-ci si mignonne, si trébuchante, que sa mère l'accompagnait. Les autres, en troupe serrée, entouraient le corbillard, avec leurs touffes de roses à la main. Elles marchaient doucement, leurs voiles s'enlevaient, les roues tournaient au milieu de cette mousseline, comme portées sur un nuage, où souriaient des têtes délicates de chérubins. Puis, derrière, à la suite de M. Rambaud, le visage pâle et baissé, venaient des dames, quelques petits garçons, Rosalie, Zéphyrin, les domestiques des Deberle. Cinq voitures de deuil, vides, suivaient. Dans la rue pleine de soleil, des pigeons blancs prirent leur vol, au passage de ce char du printemps.

—Mon Dieu! quel ennui! répétait madame Deberle, en voyant le cortège s'ébranler. Si Henri avait retardé cette consultation! Je la lui disais bien.

Elle ne savait que faire d'Hélène, affaissée sur un siège du pavillon. Henri serait resté près d'elle. Il l'aurait un peu consolée. C'était très-désagréable, qu'il ne fût pas là. Heureusement, mademoiselle Aurélie voulut bien se proposer; elle n'aimait pas les choses tristes, elle s'occuperait en même temps de la collation que les enfants devaient trouver à leur retour. Madame Deberle se hâta de rejoindre le convoi qui se dirigeait vers l'église, par la rue de Passy. Maintenant, le jardin était vide, des ouvriers pliaient les tentures. Il n'y avait plus, sur le sable, à la place où Jeanne avait passé, que les pétales effeuillés d'un camélia. Et Hélène, tombée tout d'un coup à cette solitude et à ce grand silence, éprouvait de nouveau l'angoisse, l'arrachement de l'éternelle séparation. Une seule fois encore, être auprès d'elle une seule fois! L'idée fixe que Jeanne s'en allait fâchée, avec son visage muet et noir de rancune, la traversait de la brûlure vive d'un fer rouge. Alors, voyant bien que mademoiselle Aurélie la gardait, elle fut pleine de ruse pour lui échapper et courir au cimetière.