—Oui, c'est une grande perte, répétait la vieille fille, installée commodément dans un fauteuil. Moi, j'aurais adoré les enfants, les petites filles surtout. Eh bien! quand j'y songe, je suis contente de ne m'être pas mariée. Ça évite des chagrins....

Elle croyait la distraire. Elle parla d'une de ses amies qui avait eu six enfants; tous étaient morts. Une autre dame restait seule avec un grand fils qui la battait; celui-là aurait dû mourir, sa mère se serait consolée sans peine. Hélène semblait l'écouter. Elle ne bougeait plus, agitée seulement d'un tremblement d'impatience.

—Vous voilà plus calme, dit enfin mademoiselle Aurélie. Mon Dieu! il faut toujours finir par se faire une raison.

La porte de la salle à manger s'ouvrait dans le pavillon japonais. Elle s'était levée, elle poussa cette porte, allongea le cou. Des assiettes de gâteaux couvraient la table. Hélène, vivement, s'enfuit par le jardin. La grille était ouverte, les ouvriers des Pompes funèbres emportaient leur échelle.

A gauche, la rue Vineuse tourne dans la rue des Réservoirs. C'est là que se trouve le cimetière de Passy. Un mur de soutènement colossal s'élève du boulevard de la Muette, le cimetière est comme une terrasse immense qui domine la hauteur, le Trocadéro, les avenues, Paris entier. En vingt pas, Hélène fut devant la porte béante, déroulant le champ désert des tombes blanches et des croix noires. Elle entra. Deux grands lilas bourgeonnaient aux angles de la première allée. On enterrait rarement, des herbes folles poussaient, quelques cyprès coupaient les verdures de leurs barres sombres. Hélène s'enfonça droit devant elle; une bande de moineaux s'effaroucha, un fossoyeur leva la tête, après avoir lancé à la volée sa pelletée de terre. Sans doute, le convoi n'était pas arrivé, le cimetière semblait vide. Elle coupa à droite, poussa jusqu'au parapet de la terrasse; et, comme elle faisait le tour, elle aperçut derrière un bouquet d'acacias les petites filles en blanc, agenouillées devant le caveau provisoire, où l'on venait de descendre le corps de Jeanne. L'abbé Jouve, la main tendue, donnait une dernière bénédiction. Elle entendit seulement le bruit sourd de la pierre du caveau qui retombait. C'était fini.

Cependant, Pauline l'avait aperçue et la montrait à madame Deberle. Celle-ci se fâcha presque, murmurant:

—Comment! elle est venue! Mais ça ne se fait pas, c'est de très- mauvais goût!

Elle s'avança, lui témoigna par son air de figure qu'elle la désapprouvait. D'autres dames s'approchèrent à leur tour, curieusement. M. Rambaud l'avait rejointe, debout et silencieux près d'elle. Elle s'était appuyée à un des acacias, se sentant défaillir, fatiguée de tout ce monde. Tandis qu'elle répondait par des hochements de tête aux condoléances, une seule pensée l'étouffait: elle était arrivée trop tard, elle avait entendu le bruit de la pierre qui retombait. Et ses yeux revenaient toujours au caveau, dont un gardien du cimetière balayait la marche.

—Pauline, surveille les enfants, répétait madame Deberle.

Les petites filles agenouillées se levaient comme un vol de moineaux blancs. Quelques-unes, trop petites, les genoux perdus dans leurs jupes, s'étaient assises par terre; on dut les ramasser. Pendant qu'on descendait Jeanne, les grandes avaient allongé la tête, pour voir au fond du trou. C'était très-noir, un frisson les pâlissait. Sophie assurait tout bas qu'on restait là dedans des années, des années. La nuit aussi? demandait une des demoiselles Levasseur. Certainement, la nuit aussi, toujours. Oh! la nuit, Blanche y serait morte. Toutes se regardaient, les yeux très-grands, comme si elles venaient d'entendre une histoire de voleurs. Mais-quand elles furent debout, lâchées autour du caveau, elles redevinrent roses; ce n'était pas vrai, on disait des contes pour rire. Il faisait trop bon, ce jardin était joli, avec ses grandes herbes; comme on aurait fait de belles parties de cache-cache, derrière toutes ces pierres! Les petits pieds dansaient déjà, les robes blanches battaient, pareilles à des ailes. Dans le silence des tombes, la pluie tiède et lente du soleil épanouissait cette enfance. Lucien avait fini par fourrer la main sous le voile de Marguerite; il touchait ses cheveux, il voulait savoir si elle ne mettait rien dessus, pour qu'ils fussent si jaunes. La petite se rengorgeait. Puis, il lui dit qu'ils se marieraient ensemble. Marguerite voulait bien, mais elle avait peur qu'il ne lui tirât les cheveux. Il les touchait encore, il les trouvait doux comme du papier à lettre.