Dans le vestibule du petit hôtel, Pierre se tenait debout, en habit et en cravate blanche, ouvrant la porte à chaque roulement de voiture. Une bouffée d'air humide entrait, un reflet-jaune de la pluvieuse après-midi éclairait le vestibule étroit, empli de portières et de plantes vertes. Il était deux heures, le jour baissait comme par une triste journée d'hiver.
Mais, dès que le valet poussait la porte du premier salon, une clarté vive aveuglait les invités. On avait fermé les persiennes et tiré soigneusement les rideaux, pas une lueur du ciel louche ne filtrait; et les lampes posées sur les meubles, les bougies brûlant dans le lustre et les appliques de cristal, allumaient là une chapelle ardente. Au fond du petit salon, dont les tentures réséda éteignaient un peu l'éclat des lumières, le grand salon noir et or resplendissait, décoré comme pour le bal que madame Deberle donnait tous les ans, au mois de janvier.
Cependant, des enfants commençaient à arriver, tandis que Pauline, très-affairée, faisait aligner des rangées de chaises dans le salon, devant la porte de la salle à manger, que l'on avait démontée et remplacée par un rideau rouge.
—Papa, cria-t-elle, donne donc un coup de main! Nous n'arriverons jamais.
M. Letellier, qui examinait le lustre, les bras derrière le dos, se hâta de donner un coup de main. Pauline elle-même transporta des chaises. Elle avait obéi à sa soeur, en mettant une robe blanche; seulement son corsage s'ouvrait en carré, montrant sa gorge.
—Là, nous y sommes, reprit-elle; on peut venir.... Mais à quoi songe Juliette? Elle n'en finit plus d'habiller Lucien.
Justement, madame Deberle amenait le petit marquis. Toutes les personnes présentes poussèrent des exclamations. Oh! cet amour! Était-il assez mignon, avec son habit de satin blanc broché de bouquets, son grand gilet brodé d'or et ses culottes de soie cerise! Son menton et ses mains délicates se noyaient dans de la dentelle. Une épée, un joujou à gros noeud rose, battait sur sa hanche.
—Allons, fais les honneurs, lui dit sa mère, en le conduisant dans la première pièce.
Depuis huit jours, il répétait sa leçon. Alors, il se campa cavalièrement sur ses petits mollets, sa tête poudrée un peu renversée, son tricorne sous le bras gauche; et, à chaque invitée qui arrivait, il faisait une révérence, offrait le bras, saluait et revenait. On riait autour de lui, tant il restait grave, avec une pointe d'effronterie. Il conduisit ainsi Marguerite Tissot, une fillette de cinq ans, qui avait un délicieux costume de laitière, la boîte au lait pendue à la ceinture; il conduisit les deux petites Berthier, Blanche et Sophie, dont l'une était en Folie et l'autre en Soubrette; il s'attaqua même à Valentine de Chermette, une grande personne de quatorze ans, que sa mère habillait toujours en Espagnole; et il était si fluet, qu'elle semblait le porter. Mais son embarras fut extrême devant la famille Levasseur, composée de cinq demoiselles, qui se présentèrent par rang de taille, la plus jeune âgée de deux ans à peine, et l'aînée, de dix ans. Toutes les cinq, déguisées en Chaperon-Rouge, avaient le toquet et la robe de satin ponceau, à bandes de velours noir, sur laquelle tranchait le large tablier de dentelle. Bravement, il se décida, jeta son chapeau, prit les deux plus grandes à son bras droit et à son bras gauche, et fit son entrée dans le salon, suivi des trois autres. On s'égaya beaucoup, sans qu'il perdît le moins du monde son bel aplomb de petit homme.
Madame Deberle, pendant ce temps, querellait sa soeur, dans un coin.