Alors, sous ce regard qui lui clouait les paroles aux lèvres, il dut se taire. Un moment encore, il resta là, portant les mains à ses tempes; puis, comme il étouffait et qu'il craignait de céder à quelque violence, il s'éloigna, pendant qu'elle affectait de reprendre paisiblement son ouvrage.
Mais le charme de ces douces après-midi était rompu. Il eut beau, le lendemain, se montrer tendre et obéissant, Hélène paraissait mal à l'aise, dès qu'elle demeurait seule avec lui. Ce n'était plus cette bonne familiarité, cette confiance sereine qui les laissait côte à côte, sans un trouble, avec la joie pure d'être ensemble. Malgré le soin qu'il mettait à ne pas l'effrayer, il la regardait parfois, secoué d'un tressaillement subit, le visage enflammé par un flot de sang. Elle-même avait perdu de sa belle tranquillité; des frissons l'agitaient, elle restait languissante, les mains lasses et inoccupées. Toutes sortes de colères et de désirs semblaient s'être éveillés en eux.
Hélène en vint à ne plus vouloir que Jeanne s'éloignât. Le docteur trouvait sans cesse entre elle et lui ce témoin, qui le surveillait de ses grands yeux limpides. Mais ce dont Hélène souffrit surtout, ce fut de se sentir tout d'un coup embarrassée devant madame Deberle. Quand celle-ci rentrait, les cheveux au vent, et qu'elle l'appelait «ma chère», en lui racontant ses courses, elle ne l'écoutait plus de son air souriant et paisible; au fond de son être, un tumulte montait, des sentiments qu'elle se refusait à préciser. Il y avait là comme une honte et de la rancune. Puis, sa nature honnête se révoltait; elle tendait la main à Juliette, mais sans pouvoir réprimer le frisson physique que les doigts tièdes de son amie lui faisaient courir à fleur de peau. Cependant, le temps s'était gâté. Des averses forcèrent ces dames à se réfugier dans le pavillon japonais. Le jardin, avec sa belle propreté, se changeait en lac, et l'on n'osait plus se risquer dans les allées, de peur de les emporter à ses semelles. Lorsqu'un rayon de soleil luisait encore, entre deux nuages, les verdures trempées s'essuyaient, les lilas avaient des perles pendues à chacune de leurs petites fleurs. Sous les ormes, de grosses gouttes tombaient.
—Enfin, c'est pour samedi, dit un jour madame Deberle. Ah! ma chère, je n'en puis plus.... N'est-ce pas? soyez là à deux heures, Jeanne ouvrira le bal avec Lucien.
Et, cédant à une effusion de tendresse, ravie des préparatifs de son bal, elle embrassa les deux enfants; puis, prenant en riant Hélène par les bras, elle lui posa aussi deux gros baisers sur les joues.
—C'est pour me récompenser, reprit-elle gaiement. Tiens! je l'ai mérité, j'ai assez couru! Vous verrez comme ce sera réussi.
Hélène resta toute froide, tandis que le docteur les regardait par-dessus la tête blonde de Lucien, qui s'était pendu à son cou.