L'enfant n'avait pas aperçu Jeanne. Il se précipita, lui prit le bras, en oubliant de faire sa révérence. Et ils étaient l'un et l'autre si délicats, si tendres, le petit marquis avec son habit à bouquets, la Japonaise avec sa robe brodée de pourpre, qu'on aurait dit deux statuettes de Saxe, finement peintes et dorées, tout d'un coup vivantes.
—Tu sais, je t'attendais, murmurait Lucien. Ça m'embête, de donner le bras.... Hein? nous restons ensemble.
Et il s'installa avec elle sur le premier rang des chaises. Il oubliait tout à fait ses devoirs de maître de maison.
—Vraiment, j'étais inquiète, répétait Juliette à Hélène. Je craignais que Jeanne ne fût indisposée.
Hélène s'excusait, on n'en finissait jamais avec les enfants. Elle était encore debout, dans un coin du salon, parmi un groupe de dames, lorsqu'elle sentit que le docteur s'avançait derrière elle. Il venait en effet d'entrer en écartant le rideau rouge, sous lequel il avait replongé la tête, pour donner un dernier ordre. Mais, brusquement, il s'arrêta. Il devinait, lui aussi, la jeune femme, qui pourtant ne s'était point tournée. Vêtue d'une robe de grenadine noire, elle n'avait jamais eu une beauté plus royale. Et il frissonna, dans la fraîcheur qu'elle apportait du dehors, et qui semblait s'exhaler de ses épaules et de ses bras, nus sous l'étoffe transparente.
—Henri ne voit personne, dit Pauline en riant. Eh! bonjour, Henri.
Alors, il s'approcha et salua les dames. Mademoiselle Aurélie, qui se trouvait là, le retint un instant, pour lui montrer de loin un neveu à elle, qu'elle avait amené. Il restait complaisamment. Hélène, sans parler, lui tendit sa main gantée de noir, qu'il n'osa serrer trop fort.
—Comment! tu es là! s'écria madame Deberle, en reparaissant. Je te cherche partout.... Il est près de trois heures; on pourrait commencer.
—Sans doute, dit-il. Tout de suite.
A ce moment, le salon était plein. Autour de la pièce, sous la grande clarté du lustre, les parents mettaient la bordure sombre de leurs toilettes de ville; des dames, rapprochant leurs sièges, formaient des sociétés à part; des hommes, immobiles le long des murs, bouchaient les intervalles; tandis que, à la porte du salon voisin, les redingotes, plus nombreuses, s'écrasaient et se haussaient. Toute la lumière tombait sur le petit monde tapageur qui s'agitait au milieu de la vaste pièce. Il y avait là près d'une centaine d'enfants, pêle-mêle, dans la gaieté bariolée des costumes clairs, où le bleu et le rose éclataient. C'était une nappe de têtes blondes, toutes les nuances du blond, depuis la cendre fine jusqu'à l'or rouge, avec des réveils de noeuds et de fleurs, une moisson de chevelures blondes, que de grands rires faisaient onduler comme sous des brises. Parfois, dans ce fouillis de rubans et de dentelles, de soie et de velours, un visage se tournait; un nez rose, deux yeux bleus, une bouche souriante ou boudeuse, qui semblaient perdus. Il y en avait de pas plus haute qu'une botte, qui s'enfonçaient entre des gaillards de dix ans, et que les mères cherchaient de loin, sans pouvoir les retrouver. Des garçons restaient gênés, l'air bêta, à côté de fillettes en train de faire bouffer leurs jupes. D'autres se montraient déjà très-entreprenants, poussant du coude des voisines qu'ils ne connaissaient pas et leur riant dans la figure. Mais les petites filles restaient les reines, des groupes de trois ou quatre amies se remuaient sur leurs chaises à les casser, en parlant si fort qu'on ne s'entendait plus. Tous les yeux étaient fixés sur le rideau rouge.