Et, se tournant vers madame Deberle, qui s'avançait:

—Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait courir!... Depuis ce matin, je cherche Perdiguet, vous savez, mon chanteur.... Alors, comme je n'ai pu mettre la main sur lui, je vous amène le grand Morizot....

Le grand Morizot était un amateur qui récréait les salons en escamotant des muscades. On lui abandonna un guéridon, il exécuta ses plus jolis tours, mais sans passionner le moins du monde les spectateurs. Les pauvres chers petits étaient devenus très-graves. Des bambins s'endormaient, en suçant leurs doigts. D'autres, plus grands, tournaient la tête, souriaient aux parents, qui eux-mêmes baillaient avec discrétion. Aussi, fut-ce un soulagement général, lorsque le grand Morizot se décida à emporter son guéridon.

—Oh! il est très-fort, murmura Malignon dans le cou de madame Deberle.

Mais le rideau rouge s'était écarté de nouveau, et un spectacle magique avait mis debout tous les enfants.

Sous la vive clarté de la lampe centrale et de deux candélabres à dix branches, la salle à manger s'étendait, avec sa longue table, servie et parée comme pour un grand dîner. Il y avait cinquante couverte. Au milieu et aux deux bouts, dans des corbeilles basses, des buissons de fleurs s'épanouissaient, séparés par de haute compotiers, sur lesquels s'entassaient des «surprises», dont les papiers dorés et peinturlurés luisaient. Puis, c'étaient des gâteaux montés, des pyramides de fruits glacés, des empilements de sandwichs, et, plus bas, toute une symétrie de nombreuses assiettes pleines de sucreries et de pâtisseries; les babas, les choux à la crème, les brioches alternaient avec les biscuits secs, les croquignoles, les petite fours aux amandes. Des gelées tremblaient dans des vases de cristal. Des crèmes emplissaient des jattes de porcelaine. Et les bouteilles de vin de Champagne, hautes comme la main, faites à la taille des convives, allumaient autour de la table l'éclair de leurs casques d'argent. On eût dit un de ces goûters gigantesques comme les enfants doivent en imaginer en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes, l'évocation féerique de la table des parents, sur laquelle on aurait renversé la corne d'abondance des pâtissiers et des marchands de joujoux.

—Allons, le bras aux dames! dit madame Deberle en souriant de l'extase des enfants.

Mais le défilé ne put s'organiser. Lucien, triomphant, avait pris le bras de Jeanne et marchait le premier. Les autres, derrière lui, se bousculèrent un peu. Il fallut que les mamans vinssent les placer. Et elles restèrent là, surtout derrière les marmots, qu'elles surveillaient, par crainte des accidents. À la vérité, les convives parurent d'abord fort gênés; ils se regardaient, ils n'osaient toucher à toutes ces bonnes choses, vaguement inquiets de ce monde renversé, les enfants à table et les parents debout. Enfin, les plus grands s'enhardirent et envoyèrent les mains. Puis, quand les mamans s'en mêlèrent, coupant les gâteaux montés, servant autour d'elles, le goûter s'anima et devint bientôt très-bruyant. La belle symétrie de la table fut bousculée comme par une rafale; tout circulait à la fois, au milieu des bras tendus, qui vidaient les plats au passage. Les deux petites Berthier, Blanche et Sophie, riaient à leurs assiettes où il y avait de tout, de la confiture, de la crème, des gâteaux, des fruits. Les cinq demoiselles Levasseur accaparaient un coin de friandises, tandis que Valentine, fière de ses quatorze ans, faisait la dame raisonnable en s'occupant de ses voisins. Cependant, Lucien, pour montrer sa galanterie, déboucha une bouteille de champagne, et cela si maladroitement, qu'il faillit en verser le contenu sur sa culotte de soie cerise. Ce fut une affaire.

—Veux-tu bien laisser les bouteilles! criait Pauline. C'est moi qui débouche le champagne.

Elle se donnait un mouvement extraordinaire, s'amusant pour son compte. Dès qu'un domestique arrivait, elle lui arrachait la chocolatière et prenait un plaisir extrême à emplir les tasses, avec une promptitude de garçon de café. Puis, elle promenait des glaces et des verres de sirop, lâchait tout pour bourrer quelque gamine qu'on oubliait, repartait en questionnant les uns et les autres.