—J'ai couru tout le long du chemin depuis Wuthering Heights, poursuivit-elle après une pause. Impossible de compter le nombre des chutes que j'ai faites. Oh! j'ai mal partout. Ne vous inquiétez pas, je vous expliquerai la chose dès que j'en aurai la force; mais ayez tout de suite l'obligeance de descendre et de commander une voiture pour me conduire à Gimmerton et de dire à une servante de prendre quelques vêtements dans ma garde-robe.
La visiteuse était Madame Heathcliff. Son apparence n'avait rien qui expliquât son rire. Ses cheveux ruisselaient sur ses épaules dégouttant de neige et d'eau. Elle portait son costume de jeune fille, qui convenait mieux, à son âge qu'à sa position, un petit manteau avec les manches courtes, et elle avait la tête et le cou nus. Le manteau était de soie fine, et la pluie l'avait collé à son corps; ses pieds avaient pour les protéger des petites pantoufles très minces. Joignez à tout cela une profonde entaille sous l'une des oreilles, entaille que le froid seul empêchait de saigner abondamment, une figure pâle, toute pleine de traces de coups, et un corps à peine en état de se porter, et vous comprendrez que ma première frayeur ne fut pas diminuée quand j'eus le loisir de l'examiner.
—Ma chère jeune dame, m'écriai-je, je ne sortirai pas d'ici et n'entendrai rien avant que vous ayez enlevé chacun de vos vêtements et mis à leur place des effets secs; et comme certainement vous ne pouvez pas aller cette nuit à Gimmerton, il est inutile de commander la voiture.
—Il faut absolument que j'y aille, dit-elle, à pied ou à cheval; mais je consens volontiers à m'habiller plus décemment. Ah! voyez comme cette neige me descend maintenant dans le cou!
Elle insista pour que je fasse comme elle voulait, et c'est seulement après que le cocher eut reçu l'ordre de se tenir prêt, et une servante d'empaqueter quelques effets indispensables, c'est alors seulement qu'elle m'autorisa à panser sa plaie et à l'aider à se changer.
—Et maintenant, Ellen, me dit-elle, lorsque j'eus fini et qu'elle se trouva assise près du feu avec une tasse de thé devant elle, asseyez-vous en face de moi et mettez à l'écart le baby de la pauvre Catherine, je ne veux pas le voir. Ne croyez pas que je ne me soucie pas de Catherine, parce que je me suis comportée si follement quand je suis entrée. J'ai pleuré, aussi, et amèrement; personne n'a eu autant que moi de raisons pour pleurer. Nous nous sommes séparées fâchées, vous vous rappelez, et je ne puis me le pardonner; mais il m'était impossible de sympathiser même sur ce point avec lui, cette bête brute. Oh! donnez-moi le tisonnier! Voici la dernière chose de lui que j'aie sur moi.» Elle fit glisser la bague d'or de son doigt et la jeta sur le plancher. «Je veux l'écraser, poursuivit-elle en la frappant avec un dépit enfantin, et puis je veux la brûler.» Et elle prit l'objet tout tordu et le jeta dans les charbons. Voilà, il pourra en acheter une autre s'il me rattrape de nouveau! Il serait capable de venir me chercher ici, pour exaspérer Edgar. Je n'ose pas rester, de crainte que cette idée ne passe dans sa tête maudite. Et puis Edgar n'a pas été bon pour moi, n'est-ce pas? Je ne veux pas venir implorer son assistance, ni lui apporter encore de nouveaux ennuis. La nécessité seule m'a forcée à chercher un abri ici; et encore si je n'avais pas su que je ne risquais pas de le rencontrer, je me serais arrêtée à la cuisine, je me serais lavé la figure, je me serais chauffée, je vous aurais fait dire de m'apporter ce dont j'avais besoin, et je serais partie n'importe où, ailleurs, hors de l'atteinte de ce monstre, de ce démon incarné. Ah! il était dans une telle rage! S'il m'avait attrapée! C'est bien dommage que Earnshaw ne soit pas son égal en force, je ne me serais pas sauvée avant de l'avoir vu démolir, si Hindley avait été capable de le faire.
—Allons, miss, interrompis-je, ne parlez pas si vite, vous allez défaire le mouchoir mouillé que j'ai mis autour de votre figure et l'entaille va saigner de nouveau. Buvez votre thé et prenez haleine, et cessez de rire: le rire est tristement hors de propos sous ce toit, et aussi dans votre condition.
—C'est vrai, reprit-elle. Écoutez donc cet enfant, il ne cesse pas de gémir: éloignez-le de moi pendant une heure, je ne puis rester ici plus longtemps.
—Je sonnai et remis l'enfant à une servante; puis je lui demandai ce qui l'avait portée à s'échapper de Wuthering Heights dans de telles conditions, et où elle avait l'intention d'aller, puisqu'elle refusait de rester avec moi.
—Je devrais et je voudrais rester, me répondit-elle, pour consoler Edgar et pour prendre soin de l'enfant, et aussi parce que la Grange est ma maison, en droit. Mais je vous dis qu'il ne m'y laisserait pas! Croyez-vous qu'il supporterait de me voir devenir grasse et gaie, et de songer que nous sommes tranquilles ici, sans prendre aussitôt la résolution d'empoisonner notre bonheur?