«Or, j'ai maintenant la satisfaction d'être sûre qu'il me déteste au point qu'il souffre sérieusement à me voir ou à m'entendre. L'aversion que je lui inspire est assez forte pour que je sois sûre qu'il ne me poursuivra pas à travers l'Angleterre si je parviens à m'échapper; il faut donc que je m'enfuie bien loin d'ici. Je suis revenue de mon premier désir d'être tuée par lui; je voudrais plutôt qu'il se tuât lui-même. Il a fait tout ce qu'il fallait pour éteindre mon amour, et ainsi je suis à mon aise. Je peux encore me rappeler combien je l'ai aimé, et je peux m'imaginer que je l'aimerais encore si... mais non, non. Si même il m'avait adorée, sa nature diabolique se serait montrée en quelque façon. Il faut que Catherine ait eu un goût bien pervers pour l'estimer, le connaissant si bien! Le monstre, s'il pouvait être effacé de la création aussi bien que de mon souvenir!»

—Taisez-vous, dis-je, il est cependant une créature humaine! Soyez plus charitable, il y a encore des hommes plus méchants.

—Il n'est pas une créature humaine, et n'a aucun droit à ma charité. Je lui ai donné mon cœur, il l'a pris et blessé à mort, puis me l'a rejeté. C'est avec le cœur que l'on sent, Ellen, et puisqu'il a détruit mon cœur, je n'ai plus le pouvoir de rien sentir pour lui.

«Et je ne le voudrais pas, quand même il en hurlerait à son jour de mort, et quand même il pleurerait des larmes de sang pour sa Catherine. Non certes, je ne le voudrais pas».

Et ici Isabella se mit à pleurer, mais aussitôt, essuyant ses larmes, elle reprit:

—Vous m'avez demandé ce qui m'a enfin obligée à fuir? C'est que je suis parvenue à exciter sa fureur à un degré plus grand encore que celui de sa méchanceté. Il s'est excité jusqu'à oublier la prudence diabolique dont il se vantait et il a procédé à une violence meurtrière. Le plaisir que j'ai éprouvé à me voir capable de l'exaspérer a réveillé enfin mon instinct de conservation; et si jamais je retombe entre ses mains, je lui ménage une vengeance à sa taille.

«Hier, comme vous savez, M. Earnshaw devait venir à l'enterrement. Dans cette intention, il se tint relativement sobre; mais la conséquence en fut que ce changement d'habitude lui donna des humeurs noires, et qu'au lieu d'aller à l'église, il s'assit près du feu et se mit à avaler des potées de gin et de brandy.

«Heathcliff—je frissonne rien qu'à le nommer—avait été un étranger pour la maison depuis dimanche jusqu'à ce matin. Si ce sont les anges qui l'ont nourri, ou son parent de l'enfer, je ne puis le dire, mais il y a près d'une semaine qu'il n'a pas mangé avec nous. Il revenait parfois le soir et montait dans sa chambre, où il s'enfermait au verrou—comme si quelqu'un rêvait de désirer sa compagnie!—et là il faisait on ne sait quelles prières, adressées sans doute au démon, jusqu'à ce que sa voix s'enrouait dans son gosier. Alors il se relevait et descendait de nouveau tout droit vers la Grange. Je m'étonne qu'Edgar n'ait pas envoyé chercher un constable et ne l'ait pas fait arrêter. Pour moi, si chagrinée que je fusse au sujet de Catherine, il m'était impossible de ne pas regarder cette période de délivrance de mon oppression comme des jours de fête.

«J'avais recouvré assez de force d'esprit pour écouter sans pleurer les éternelles leçons de Joseph, et pour me mouvoir à travers la maison avec plus de liberté. Ce Joseph et le petit Hareton sont les plus détestables compagnons qu'il y ait au monde. J'aimais mieux être assise avec Hindley, à écouter ses terribles discours, qu'avec le «petit maître» et son odieux précepteur, le sinistre vieillard. Quand Heathcliff était dans la maison, j'étais souvent forcée de rechercher leur société dans la cuisine ou de mourir de froid parmi les chambres humides et inhabitées. Mais quand il n'était pas là, comme c'était le cas cette semaine, j'installais une table et une chaise à un coin du foyer dans la grande chambre, sans nul souci de ce que faisait M. Earnshaw, qui d'ailleurs n'intervenait jamais dans mes arrangements. Il est maintenant plus tranquille qu'il n'avait l'habitude de l'être, pourvu seulement qu'on ne le provoque pas, plus abattu et moins furieux. Joseph affirme que c'est un homme changé, que le Seigneur a touché son cœur, et qu'il est sauvé «comme par le feu». J'ai vainement cherché à découvrir des signes de ce changement favorable, mais ce n'est pas mon affaire.

«Hier soir, j'étais assise dans mon coin à lire quelques vieux livres, et je restai ainsi jusque vers minuit. Il me semblait si affreux de remonter me coucher pendant que cette neige sauvage soufflait au dehors, et que mes pensées me ramenaient sans cesse vers le cimetière et la tombe nouvellement creusée. J'osais à peine lever les yeux de la page que je lisais, sûre que j'étais d'y voir aussitôt apparaître cette mélancolique scène. Hindley était assis en face de moi, la tête appuyée sur sa main, peut-être méditait-il sur le même sujet. Il avait cessé de boire avec tant d'excès, et pendant deux ou trois heures il n'eut ni un mouvement ni une parole. Il n'y avait pas d'autre bruit dans la maison que le hurlement du vent contre les fenêtres, le craquement des charbons dans le feu, et le cliquetis de l'éteignoir avec lequel de temps à autre je mouchais la chandelle. Hareton et Joseph devaient probablement dormir dans leur lit. En un mot, il faisait très triste, et tout en lisant je soupirais, car il me semblait que toute la joie s'était évanouie du monde pour n'y jamais rentrer.