«Le dossier du banc et la personne d'Earnshaw s'interposaient entre lui et moi, de sorte que, au lieu d'essayer de m'atteindre, il prit sur la table un couteau et me le jeta à la tête. Je reçus le coup derrière l'oreille, mais je rejetai le couteau, courus vers la porte et lui adressai une phrase qui, j'espère, dut entrer plus avant que n'avait fait son projectile. La dernière vue que j'ai eue de lui a été un élan furieux qu'il a pris et où il a été arrêté par l'étreinte de Hindley, si bien que tous deux sont tombés sur le sol, empêtrés l'un dans l'autre. Dans ma course à travers la cuisine, j'ordonnai à Joseph d'aller rejoindre son maître, je secouai Hareton occupé à jouer dans le corridor, et, heureuse comme une âme échappée du Purgatoire, je sautais, je volais tout le long du sentier; et fâchée de ses détours, je finis par couper court à travers la lande, guidée par la lumière de la Grange. Et certes je préférerais être condamnée à un éternel séjour dans les régions infernales qu'à un séjour seulement d'une nuit de plus sous le toit de Wuthering Heights.»

Isabella cessa de parler et prit une tasse de thé; puis elle se leva, m'ordonna de lui mettre son bonnet et un grand châle que j'avais apporté, puis, sourde à ma prière de rester encore une heure, elle monta sur une chaise, baisa les portraits d'Edgar et de Catherine, et, après m'avoir embrassée à mon tour, descendit vers la voiture, accompagnée par Fanny qui aboyait de joie d'avoir retrouvé sa maîtresse. Elle partit et jamais plus elle ne devait revoir ces environs; mais une correspondance en règle s'établit entre elle et mon maître dès que les affaires furent mieux fixées. Je crois qu'elle est allée demeurer dans le sud, près de Londres, et que c'est là que lui est né un fils, quelques mois après son évasion. Cet enfant fut baptisé Linton, et dès les premières fois qu'elle en parla, elle nous le représenta comme une créature maladive et irritable.

M. Heathcliff, me rencontrant un jour dans le village, me demanda où elle habitait. Je refusai de le lui dire. Il répliqua que ma précaution était vaine, mais qu'Isabella devait bien se garder de venir chez son frère et que celui-ci, s'il tenait à la conserver, devait la détourner de venir chez lui. Malgré mon refus de lui donner aucune information, il découvrit, par quelque autre domestique, à la fois le lieu de son séjour et l'existence de l'enfant. Pourtant, il ne fit rien pour la tourmenter, en raison sans doute de son aversion pour elle. Il me demandait souvent des nouvelles de l'enfant quand il me rencontrait; lorsqu'il apprit le prénom qu'on lui avait donné, il ricana un sourire et me dit:

—Ils veulent donc que je le haïsse aussi, n'est-ce pas?

—Je ne crois pas qu'ils désirent que vous sachiez quelque chose à son sujet, répondis-je.

—Mais je saurai l'avoir quand j'en aurai besoin, reprit Heathcliff, ils peuvent y compter.

Par bonheur, la mère mourut avant que ce moment n'arrivât: c'était environ treize ans après la mort de Catherine, et le petit Linton avait alors un peu plus de douze ans.

Le jour qui suivit la visite inattendue d'Isabella, je ne trouvai pas l'occasion de parler à mon maître; il évitait toute conversation et semblait hors d'état de discuter quoi que ce soit. Quand je pus me faire entendre de lui, je vis qu'il avait plaisir à apprendre que sa sœur avait abandonné son mari. Il détestait ce dernier avec une intensité que l'on n'aurait jamais attendue d'une nature si douce.

Ce sentiment se joignit à son chagrin pour le transformer en un parfait ermite. Il évitait le village en toute occasion et passait une vie entièrement recluse dans les limites de son parc et de ses terres, vie variée seulement par de solitaires promenades sur la lande et des visites au tombeau de sa femme, généralement le soir, ou le matin de très bonne heure, pour être sûr de ne rencontrer personne. Mais il était trop bon pour être longtemps tout à fait malheureux. Il n'avait pas prié, lui, pour être hanté par l'âme de Catherine! Le temps lui apporta la résignation, et une mélancolie plus douce que la joie vulgaire. Il se rappelait la mémoire de la morte avec un amour ardent et tendre et il aspirait avec confiance vers un monde meilleur où il ne doutait pas qu'elle ne fût allée.

Dans la vie réelle, il trouva également une consolation et des affections. Je vous ai dit que pendant les premiers jours il semblait indifférent à la petite chose que sa femme lui avait laissée en partant: cette froideur se fondit aussi vite que la neige en avril, et avant que sa fille ne put balbutier une parole ou faire un pas, l'enfant régnait déjà en tyran sur son cœur. Elle s'appelait Catherine, mais jamais son père ne la nommait de son nom en entier, de même qu'il n'avait jamais voulu abréger le prénom de la première Catherine, probablement parce que Heathcliff avait l'habitude de le faire. La petite était toujours appelée Cathy: cela la distinguait pour lui de sa mère, et pourtant la rattachait à elle.