La fin de Hindley Earnshaw fut telle qu'on pouvait l'attendre; elle suivit de six mois à peine celle de sa sœur. Nous autres à la Grange, jamais nous n'avons très bien su quel a été son état pendant ces six mois; tout ce que j'ai appris, je l'ai su lorsqu'il m'a fallu aller aider aux préparatifs des funérailles. M. Kenneth arriva le premier annoncer l'événement à mon maître.

—Eh bien, Nelly, me dit-il un matin, entrant à cheval dans notre cour, de trop bonne heure pour que je n'en fusse pas alarmée; c'est à votre tour et au mien d'être en deuil à présent. Devinez-vous qui est mort?

—Et qui donc? demandai-je inquiète.

—Devinez, me répondit-il en descendant et en attachant la bride de son cheval à un crochet près de la porte. Et préparez le coin de votre tablier, je suis certain que vous en aurez besoin.

—Ce n'est pas M. Heathcliff, à coup sûr? m'écriai-je.

—Eh quoi! auriez-vous des larmes pour lui? Non, Heathcliff est un jeune gaillard, il a l'air tout fleuri aujourd'hui. Je viens justement de le voir. Il engraisse rapidement depuis qu'il a perdu sa moitié.

—Qui est-ce alors, M. Kenneth? répétai-je avec impatience.

—Hindley Earnshaw! Votre vieil ami Hindley, mon méchant compère, bien que depuis longtemps il soit devenu trop sauvage pour moi. Là! Je vous avais bien dit qu'il y aurait des larmes! Mais égayez-vous. Il est mort fidèle à son caractère, ivre comme un lord. Pauvre garçon, j'en suis bien affligé aussi. On ne peut pas s'empêcher de regretter un vieux compagnon, bien qu'il m'ait souvent joué les plus vilains tours. Il avait à peine trente ans, votre âge tout juste; qui aurait pensé que vous étiez nés la même année?

J'avoue que ce coup fut plus grand pour moi que celui même de la mort de Madame Linton: d'anciens souvenirs remontaient en foule à mon cœur. Je m'assis sur le seuil et je pleurai cruellement, incapable de conduire moi-même M. Kenneth auprès de mon maître. Je ne pouvais m'empêcher de me demander si le pauvre homme était mort de mort naturelle, et cette idée me tourmentait si obstinément que je résolus de demander la permission d'aller à Wuthering Heights et d'aider aux préparatifs de l'enterrement. M. Linton eut beaucoup de répugnance à consentir, mais je sus lui exposer avec éloquence dans quelles conditions misérables devait se trouver le cadavre et je lui dis que mon vieux maître et frère de lait avait bien droit à mes services. Je lui rappelai en outre que le petit Hareton était le neveu de sa femme et que, en l'absence de toute parenté plus proche, c'est lui qui aurait à prendre le rôle de tuteur, qu'il aurait aussi à s'enquérir de l'état de la propriété et de toutes les affaires de son beau-frère. Il était hors d'état en ce moment de s'occuper de tout cela, mais il m'ordonna d'en parler à son avocat et pour finir, il me permit d'aller aux Heights. Son avocat avait été aussi celui d'Earnshaw; j'allai tout de suite le voir à Gimmerton et lui demandai de m'accompagner. Mais il secoua la tête, me dit qu'il fallait laisser Heathcliff seul, et que, quand on connaîtrait la vraie situation, Hareton se trouverait aussi pauvre qu'un mendiant.

—Son père est mort très endetté, toute sa propriété est hypothéquée et la seule chance qui reste à son héritier naturel, est de toucher assez le cœur du créancier pour que celui-ci soit amené à user de douceur avec lui.