L'hôte nouvellement venu était maintenant le maître de Wuthering Heights.

Il prouva à l'attorney, qui le prouva à son tour à M. Linton, que Earnshaw avait engagé jusqu'au moindre yard de ses terres pour avoir de quoi subvenir à sa manie de jeu, et que tout cela se trouvait engagé entre ses mains à lui, Heathcliff. De cette façon, Hareton, qui aurait dû être le premier gentleman du voisinage, fut condamné à une dépendance absolue vis-à-vis de l'ennemi invétéré de son père, et c'est ainsi qu'il vit dans la maison comme un domestique, privé même de l'avantage de toucher des gages, et tout à fait incapable de se faire droit à lui-même, à cause de son manque de relations, et de l'ignorance ou il est du tort qu'on lui a fait.

[DEUXIÈME PARTIE]

[CHAPITRE PREMIER]

Les douze années qui suivirent cette période, continua Madame Dean, furent les plus heureuses de ma vie: mes plus grands ennuis pendant ces années furent ceux que me causèrent les petites indispositions de la jeune Catherine, indispositions que tout enfant, riche ou pauvre, ne peut manquer de connaître. Pour le reste, dès son sixième mois elle était poussée comme un petit mélèze, et deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de Madame Linton qu'elle pouvait déjà marcher et parler à sa façon. Elle était la créature la plus séduisante qui jamais ait apporté l'éclat du soleil dans une maison désolée: une réelle beauté de figure avec les jolis yeux noirs des Earnshaw, mais le teint clair et les petits traits et les blonds cheveux bouclés des Linton. Son caractère était hautain, mais nullement dur, et son cœur était extrêmement sensible dans ses affections. Par sa capacité d'intense attachement, elle rappelait sa mère; pourtant elle ne lui ressemblait pas, car elle pouvait être douce comme une colombe. Elle avait une voix caressante et une expression pensive, ses colères n'étaient jamais furieuses, son amour, avait autant de tendresse que de profondeur. Il faut bien avouer cependant qu'elle avait quelques défauts, avec toutes ces qualités: ainsi un penchant à être insolente, et cette humeur capricieuse qui ne manque jamais de naître chez les enfants trop gâtés, qu'ils soient d'ailleurs bons ou méchants. Lorsqu'il arrivait à un domestique de la vexer, c'était toujours: «je le dirai à papa», et si son père la blâmait, même d'un regard, on avait une affaire terrible. Je ne crois pas qu'il lui ait jamais adressé un mot un peu dur. Il s'était seul chargé de toute son éducation, et en avait fait un amusement. Elle, de son côté, curieuse et d'esprit vif, ne pouvait manquer d'être une bonne écolière: elle apprenait rapidement et faisait honneur à ses leçons.

Jusqu'à treize ans, jamais elle n'avait dépassé seule les limites du parc. En de rares occasions, M. Linton l'avait prise avec lui à un mille ou deux de sa maison, mais il ne la confiait à personne autre. Gimmerton était pour elle un nom vide de sens, la chapelle était le seul édifice dont elle se fut approchée et où elle fût entrée, en outre de sa propre maison. Wuthering Heights et M. Heathcliff n'existaient pas pour elle, elle vivait dans une parfaite réclusion et semblait en être parfaitement heureuse.

Je vous ai dit que Madame Heathcliff avait vécu à peu près une douzaine d'années après qu'elle avait quitté son mari. Sa famille était d'une constitution délicate, ni elle ni Edgar n'avaient la rude santé que vous rencontrerez généralement dans ces régions. Ce que fut sa dernière maladie, je ne le sais pas, mais je conjecture que ce fut la même dont son frère est mort, une espèce de fièvre, lente au début, mais incurable et mortelle. Elle écrivit à son frère pour l'informer de l'issue probable d'une maladie dont elle souffrait depuis quatre mois, et pour le prier de ne pas refuser de venir la voir, car elle avait bien des choses à régler, et elle désirait lui faire ses adieux et laisser le petit Linton en sûreté entre ses mains. Elle espérait que Linton pourrait rester avec lui comme il était resté avec elle, son père n'ayant sans doute aucun désir de se charger de son entretien ni de son éducation. Mon maître n'hésita pas un instant à se rendre à sa demande. Pour désagréable qu'il lui fût d'ordinaire de quitter sa maison, il partit aussitôt, recommandant Catherine à toute ma vigilance.

Trois semaines après, une lettre encadrée de noir vint nous annoncer le jour du retour de M. Edgar. Isabella était morte, il m'ordonnait de préparer une robe de deuil pour sa fille, et de tout arranger pour recevoir son jeune neveu. Catherine sauta de joie à l'idée de revoir son père, et se livra aussi aux plus brillantes prévisions sur les innombrables qualités de son cousin. Enfin ce fut le soir tant attendu de l'arrivée. Dès le matin, l'enfant s'était occupée à mettre en ordre ses petites affaires: et maintenant, vêtue de sa nouvelle robe noire, (la pauvre créature ne pouvait guère s'affliger beaucoup de la mort de sa tante) elle ne cessait pas de m'agacer pour me forcer à me promener avec elle tout le long de la propriété, jusqu'à ce que nous voyions arriver son père.

—Linton a six mois de moins que moi, observait-elle, tandis que nous errions lentement à l'ombre des arbres. Comme ce sera charmant de l'avoir pour compagnon de jeu! Tante Isabella a envoyé à papa une belle boucle des cheveux de son fils: ils étaient plus clairs que les miens et tout aussi fins. Je les ai soigneusement gardés dans une petite boîte de verre et j'ai souvent songé au plaisir que j'aurais à voir la tête dont ils provenaient. Oh! je suis heureuse! Et papa, le cher, cher papa! Venez, Ellen, courons, venez vite!

Elle courait, revenait, courait de nouveau, faisait ainsi plusieurs tours avant que mon pas tranquille ne fût arrivé à la porte du parc. Alors elle s'asseyait sur le petit banc plein d'herbe, et là, elle essayait d'attendre patiemment. Mais c'était impossible, elle ne pouvait pas rester une minute en repos.