—Non, dit Linton avec une peur vague.
—Non! Quelle honte que votre mère n'ait jamais cherché à éveiller votre pitié filiale envers moi! Eh bien, apprenez que vous êtes mon fils; et votre mère était une méchante coquine de vous laisser dans l'ignorance du sort de votre père. Allons, ne reculez pas et ne rougissez pas de cette façon, malgré que ce soit toujours une façon de montrer que vous avez du sang rouge. Soyez un bon garçon, et nous nous entendrons. Nelly, si vous êtes fatiguée, vous pouvez vous asseoir, sinon retournez à la Grange. Je devine bien que vous aurez à y rapporter tout ce que vous avez entendu et vu, et le plus tôt sera le mieux.
—Eh bien, répondis-je, j'espère que vous serez bon pour l'enfant, M. Heathcliff, faute de quoi vous ne le garderez pas longtemps; et il est le seul parent que vous ayez désormais dans le monde, ne l'oubliez pas.
—Je serai très bon pour lui, soyez sans crainte, dit-il en riant. Seulement, j'entends que personne autre ne soit bon pour lui, je veux avoir le monopole de ses affections. Et pour inaugurer mes bons procédés, Joseph, apporter à cet enfant quelque chose pour déjeuner. Hareton, infernal veau, allez à votre ouvrage! Oui, Nelly, ajouta-t-il, quand ils furent partis, mon fils est l'héritier présomptif de la Grange, et je ne veux pas qu'il meure avant d'être assuré d'avoir sa succession. De plus, il est à moi, et je veux avoir le triomphe de voir mon descendant maître de leurs biens. C'est la seule considération qui pourra me faire supporter ce petit drôle: car je le méprise pour lui-même et je le hais pour les souvenirs qu'il fait revivre. Mais cette considération suffit: mon enfant sera aussi en sûreté chez moi, et élevé aussi soigneusement, que celui de votre maître chez lui. J'ai une chambre là-haut, toute prête pour lui, dans le style le plus élégant. J'ai aussi engagé un tuteur, qui doit venir trois fois par semaine, de vingt milles d'ici, pour lui enseigner ce qu'il voudra apprendre. J'ai ordonné à Hareton de lui obéir. En fait, j'ai arrangé toutes choses pour préserver en lui le supérieur et le gentleman. Je regrette seulement qu'il mérite si peu tout ce dérangement: si je pouvais désirer quelque bonheur dans ce monde, c'était de trouver en lui un digne objet de fierté, et je suis amèrement désappointé avec ce petit misérable tout pâlot et tout geignant.
Pendant qu'il parlait, Joseph revint avec un plat de porridge au lait, et le plaça devant Linton, qui considéra cette nourriture domestique avec un regard d'aversion et déclara qu'il ne pouvait pas le manger. Je vis que le vieux domestique partageait pleinement le mépris de son maître pour l'enfant, mais qu'il se trouvait obligé de garder pour lui son sentiment, à cause du désir d'Heathcliff de voir son fils respecté de ses inférieurs.
—Vous ne pouvez pas le manger? répéta-t-il, regardant en face le petit Linton, et baissant la voix pour ne pas être entendu. Mais Master Hareton n'a jamais mangé autre chose quand il était petit; et ce qui était assez bon pour lui doit être assez bon pour vous, il me semble.
—Je n'en mangerai pas, répondit Linton d'un ton hargneux. Enlevez cela d'ici.
Joseph prit le plat avec un geste indigné et vint nous l'apporter.—Y a-t-il quelque chose de mauvais dans cette nourriture? demanda-t-il en la présentant à Heathcliff.
—Et qu'est-ce qu'il y aurait de mauvais?
—Ah! fit Joseph, c'est que ce garçon a le goût difficile et dit qu'il ne peut pas en manger. Mais sa mère était comme lui.