—Ne me parlez pas de sa mère, dit le maître d'un ton lâché; donnez-lui quelque chose qu'il puisse manger, voilà tout.

—Quelle est sa nourriture ordinaire, Nelly?

J'indiquai du lait chaud ou du thé; et des ordres furent donnés en conséquence à la servante.

—Allons, me dis-je, l'égoïsme de son père contribuera du moins à lui rendre la vie confortable. Heathcliff se rend compte de la constitution délicate de l'enfant et de la nécessité de le bien traiter. M. Edgar sera consolé en apprenant que les choses ont pris cette tournure.

Comme je n'avais pas d'excuse pour rester plus longtemps, je sortis, me glissant hors de la chambre, pendant que Linton était occupé à repousser timidement les avances d'un gros chien de berger. Mais le garçon était trop en alerte pour ne pas me voir, et comme je fermais la porte, je l'entendis pleurer en répétant avec frénésie:

—Ne me quittez pas!—Je ne veux pas rester ici! je ne veux pas rester ici!

J'entendis alors que l'on soulevait, puis qu'on laissait retomber le loquet; on se refusait à le laisser sortir. Je montai sur le cheval et le mis au trot. Ainsi se termina ma courte surveillance.

[CHAPITRE III]

Nous eûmes bien de l'embarras avec Cathy ce jour là; elle s'était levée toute joyeuse, impatiente de rejoindre son cousin; et lorsqu'elle apprit son départ, elle eut des larmes et des lamentations si passionnées qu'Edgar lui-même fut obligé, pour la calmer, d'affirmer que Linton ne tarderait pas à revenir: «Si seulement je puis l'obtenir» ajouta-t-il, et c'était ce qu'il n'espérait guère. Cette promesse ne put la rassurer tout à fait; mais le temps eu plus de pouvoir; et la jeune fille, tout en demandant parfois à son père quand Linton reviendrait, finit par oublier complètement ses traits.

Toutes les fois que j'avais l'occasion de rencontrer à Gimmerton la servante de Wuthering Heights, je lui demandais comment allait l'enfant, car il vivait aussi retiré que Catherine elle-même, et jamais on ne le voyait. J'appris de cette femme qu'il continuait à être de faible santé et de fatigante compagnie. M. Heathcliff semblait le prendre sans cesse davantage en aversion, tout en se donnant quelque peine pour cacher son sentiment; il avait delà répugnance pour le son de sa voix, et ne pouvait se résoudre à rester dans une même chambre avec lui. Rarement le père et l'enfant se parlaient. Linton apprenait ses leçons et passait ses soirées dans un petit appartement qu'on avait appelé le parloir; le reste de la journée il ne sortait pas de son lit, ayant toujours des toux, et des rhumes, et des douleurs de toutes sortes.