—Votre tante n'a eu ni vous ni moi pour prendre soin d'elle, répondis-je. Elle n'était pas aussi heureuse que M. Linton et n'avait pas autant de raisons pour vivre. Tout ce que vous avez à faire, c'est d'être pleine d'attentions pour votre père, et de l'égayer en vous montrant heureuse à ses yeux, et d'éviter de lui donner de l'anxiété sur aucun sujet. Rappelez-vous cela, Cathy! Je ne vous cache pas que vous pourriez le tuer si vous étiez farouche et indocile, et si vous entreteniez une affection folle pour le fils d'un homme qui voudrait le voir mort.
—Je n'ai souci de rien au monde, excepté de la maladie de papa, me répondit la jeune fille, et tout le reste m'est indifférent en comparaison. Et jamais, jamais, je n'aurai un acte ni une parole pour le vexer. Je l'aime plus que moi-même, Ellen; et je le sais par ceci, que toutes les nuits je prie pour qu'il meure avant moi, parce que j'aime mieux que le chagrin de survivre soit pour moi que pour lui.
Pendant que nous parlions, nous nous étions approchées d'une porte qui ouvrait sur la route; ma jeune dame, ravivée de nouveau, grimpa et s'installa au sommet du mur, faisant de son mieux pour atteindre les plus hautes fleurs d'un églantier. Son chapeau tomba sur la route dans le mouvement qu'elle fit; et comme la porte était fermée, elle résolut de se laisser tomber du mur pour aller le chercher. Mais la remontée ne fut pas aussi facile; les pierres étaient polies et bien cimentées, les buissons qui bordaient le mur étaient trop peu solides pour fournir un bon appui. Si bien que je l'entendis rire, et me crier d'aller chercher la clé, si je ne voulais pas qu'elle fit le tour du parc jusqu'à la loge du portier.
—Restez où vous êtes, répondis-je, j'ai mon trousseau de clés dans ma poche; peut-être y en a-t-il une qui pourra aller à cette porte; sinon, j'irai chercher la bonne.
Mais ce fut vainement que j'essayai tour à tour toutes les clés, et je me préparais déjà à courir de toutes mes forces à la maison lorsque je fus arrêtée par le bruit du trot d'un cheval qui s'approchait.
—Qui est-ce là? murmurai-je.
—Ellen, quel malheur que vous ne puissiez pas ouvrir la porte! me dit tout bas ma compagne alarmée.
—Oh! Miss Linton, cria la voix profonde du cavalier, je suis heureux de vous voir, ne soyez pas trop pressée d'entrer, car j'ai une explication à vous demander.
—Je ne veux pas vous parler, M. Heathcliff, répliqua Catherine. Papa dit que vous êtes un méchant homme, et que vous nous haïssez, lui et moi, et Ellen dit la même chose.
—Ceci n'a rien à voir dans l'affaire, dit Heathcliff, je ne hais pas mon fils, je suppose, et c'est à son sujet que je réclame votre attention. Oui, vous avez de quoi rougir. Il y a deux ou trois mois, n'aviez-vous pas l'habitude d'écrire à Linton, et de jouer à l'amour avec lui, hein? Vous méritiez tous les deux d'être battus pour cela, mais vous surtout, qui étiez l'ainée, et aussi la moins sensible, à ce qu'il parait. J'ai mis la main sur vos lettres, et, à la moindre insolence de votre part, je les enverrai à votre père. Je suppose que vous vous êtes fatiguée à ce divertissement et que vous y avez renoncé, n'est-ce pas? Eh bien, vous avez causé la perte de Linton. Lui était sérieux, et vraiment amoureux. Aussi vrai que je vis, il est en train de mourir pour vous. En vain Hareton n'a pas cessé de le plaisanter pendant six semaines, ni moi d'employer des mesures plus sérieuses pour le tirer de sa sottise; il va plus mal tous les jours, et il sera mort avant l'été, si vous ne venez pas à son secours.