«Ellen, j'étais prête à m'arracher les cheveux. Je sanglotais et pleurais à me rendre aveugle; et le misérable Hareton se tenait en face de moi, me parlant de temps à autre pour me certifier que ce n'était pas de sa faute. À la fin, effrayé par l'assurance que je lui donnais que je raconterais la chose à papa et qu'il serait emprisonné et pendu, il commença à pleurnicher, et s'empressa de sortir pour cacher sa lâche émotion. Mais je n'en avais pas fini avec lui; lorsque je dus enfin partir, après quelques pas sur la route, je le vis tout à coup surgir de l'ombre, arrêter Minny, et porter la main sur moi.
—Miss Catherine, me dit-il, je suis bien fâché; mais c'est vraiment trop méchant...
«Je lui donnai un coup de ma cravache, m'imaginant qu'il avait peut-être l'intention de m'assassiner. Il me laissa partir, criant un de ses affreux jurons, et je galopai jusqu'à la maison, à demi-folle.
«Je ne suis pas venue vous dire bonne nuit ce soir-là, et le lendemain je ne suis pas allée aux Heights. J'avais une énorme envie d'y aller, mais j'étais étrangement excitée; parfois je craignais d'apprendre que Linton ne fût mort, et d'autres fois je frissonnais à l'idée de rencontrer Hareton. Le troisième jour, n'en pouvant plus, je me décidai à partir. Je sortis vers cinq heures, à pied, m'imaginant que cela me permettrait de pénétrer sans être vue jusqu'à la chambre de Linton. Mais les chiens ne manquèrent pas de donner vent de mon arrivée. Zillah me reçut, et, me disant que le garçon allait de mieux en mieux, me conduisit dans un petit appartement propre et bien tapissé ou, à mon inexprimable joie, j'aperçus Linton couché sur un petit sofa et lisant un de mes livres. Mais il ne voulut ni m'adresser la parole ni me regarder, pendant une heure entière, Ellen: il est comme ça avec son malheureux caractère. Et je fus tout à fait confuse lorsque, ouvrant enfin la bouche il me déclara que c'était moi qui avait occasionné l'affaire de l'autre jour, et que Hareton n'en était pas coupable. Hors d'état de répondre tranquillement à une pareille absurdité, je me levai et fis mine de sortir. Alors il m'appela faiblement par mon nom, mais je ne voulus pas me retourner, et le lendemain, ce fut la seconde fois que je n'allai pas aux Heights; j'étais presque résolue à n'y plus retourner. Mais c'était si misérable de me coucher et de me relever sans avoir jamais de ses nouvelles que ma résolution ne tarda pas à s'évanouir. Je me mis en route le soir d'après.
—Le jeune maître est dans la maison, me dit Zillah en m'apercevant. J'entrai: Earnshaw était là aussi, mais il quitta la chambre aussitôt. Linton était assis dans le grand fauteuil, à demi endormi. Je m'avançai vers le feu, et je lui dis d'un ton aussi sérieux que possible:
—Comme vous ne m'aimez pas, Linton, et que vous pensez que je viens pour vous nuire chaque fois que je viens, ceci sera notre dernière rencontre. Disons-nous adieu, et expliquez à M. Heathcliff que vous n'avez aucun désir de me voir pour qu'il n'ait plus à inventer de nouveaux mensonges sur ce sujet.
—Asseyez-vous et ôtez votre chapeau, Catherine, me répondit-il. Vous êtes tellement plus heureuse que moi que vous devriez être meilleure. Papa me parle assez de mes défauts et me montre assez de mépris pour me donner des doutes sur moi-même. Je me demande souvent si je ne suis pas en vérité l'être indigne qu'il prétend, et alors je me sens triste et plein d'amertume, et je hais tout le monde. Oui, je suis indigne et méchant presque toujours, et vous pouvez si vous le voulez me dire adieu, cela vous débarrassera d'un ennui. Seulement, Catherine, faites-moi cette justice, croyez bien que si je pouvais être aussi doux, aussi bon et aussi aimable que vous, je le serais; et que j'aimerais mieux encore avoir celles-là de vos qualités que votre santé et votre bonheur. Mais croyez bien que votre bonté m'a fait vous aimer plus profondément que si je méritais votre amour, et tout en n'étant pas capable de ne pas vous laisser voir ma nature, je le regrette et je m'en repens, je le regretterai et je m'en repentirai toujours.
«Je sentis qu'il disait vrai et que j'avais le devoir de lui pardonner cette fois et les suivantes. Nous fûmes réconciliés, mais nous ne cessâmes pas de pleurer, lui et moi, tout le temps de ma visite. Ce n'est pas seulement de chagrin que je pleurais, mais tout de même j'étais bien chagrine de voir qu'il avait cette nature pervertie. Jamais il ne laissera ceux qu'il aime être à l'aise et jamais il ne sera à l'aise lui-même. Depuis ce soir-là, c'est toujours dans son petit parloir que je suis allée, car son père est rentré aux Heights dès le jour suivant.
«Trois fois en tout, je crois, il nous est arrivé d'être gais et confiants comme le premier soir; mes autres visites ont été tristes, troublées tantôt par son égoïsme et son dépit, tantôt par ses souffrances. Mais j'ai appris à tout supporter de sa part. M. Heathcliff m'évite manifestement; c'est à peine si je l'ai vu. Dimanche dernier, pourtant, étant venue plus tôt que de coutume, je l'entendis qui grondait cruellement le pauvre Linton de sa conduite de la veille envers moi. Je ne puis dire comment il l'avait connue, à moins qu'il n'ait écouté à la porte. Linton s'était en effet conduit d'une façon assez agaçante, mais cela ne regardait que moi, et j'interrompis la leçon de M. Heathcliff en entrant et en le lui disant. Il a éclaté de rire et est parti, déclarant qu'il était heureux de voir que je prenais la chose de cette façon. Depuis, j'ai dit à Linton de parler plus bas quand il aurait à me dire des choses désagréables. Et maintenant, Ellen, vous savez tout. M'empêcher de retourner aux Heights, ce serait rendre très malheureuses deux personnes, tandis que, si vous consentez à n'en rien dire à papa, mes visites ne dérangeront la tranquillité de personne. Vous ne le direz pas, n'est-ce pas? Ce serait sans cœur de votre part.»
—Je me déciderai là-dessus demain matin, miss Catherine, répondis-je. La question mérite d'être étudiée, je vous laisse vous reposer et je vais réfléchir.