Je fis mes réflexions tout haut, en présence de mon maître: j'allai le trouver en sortant de chez la jeune fille, et je lui racontai l'histoire, à l'exception du genre de conversation que Catherine avait eue avec son cousin, évitant aussi de faire aucune allusion à Hareton. M. Linton fut alarmée! désespéré plus qu'il ne voulut le reconnaître. Le lendemain matin, en même temps que Catherine apprit ma trahison, elle apprit que c'en était fini de ses visites secrètes. Elle eut beau pleurer et s'indigner de l'interdiction, et implorer son père d'avoir pitié de Linton, tout ce qu'elle obtint pour la consoler fut la promesse que son père écrirait et donnerait au jeune homme la permission de venir à la Grange; quant à recevoir la visite de Catherine aux Heights, il n'y devait plus songer.
[CHAPITRE VI]
Ces choses se sont passées l'hiver dernier, monsieur, continua Madame Dean, il y a à peine un an de cela. L'hiver dernier, je ne pensais guère que, douze mois après, j'aurais à raconter ci ces aventures à un étranger. Mais qui sait combien de temps vous serez un étranger? Vous êtes trop jeune pour vous résigner à vivre toujours seul, et j'ai l'idée qu'on ne peut pas voir Catherine Linton et ne pas l'aimer. Vous souriez, mais pourquoi avez-vous l'air si animé et si intéressé lorsque je vous parle d'elle? Et pourquoi m'avez-vous demandé de suspendre son portrait au-dessus de votre cheminée? Et pourquoi...
—Arrêtez, ma chère dame, m'écriai-je. Il pourrait se faire que moi je l'aime, mais elle, voudrait-elle m'aimer? J'en doute trop pour risquer mon repos d'esprit en me laissant aller à la tentation. Mais continuez votre histoire. Catherine s'est-elle rendue à l'ordre de son père?
—Oui, reprit la brave femme. Son affection pour son père restait toujours le plus fort de ses sentiments, et puis il lui avait parlé sans colère, avec la profonde tendresse d'un homme qui est sur le point d'abandonner son trésor au milieu des dangers, sans pouvoir lui laisser d'autre guide que le souvenir de ses paroles. Quelques jours après il me dit:
—Je voudrais que mon neveu écrive ou qu'il vienne ici. Dites-moi sincèrement ce que vous pensez de lui. Est-il changé en mieux, et y a-t-il des chances qu'il s'améliore en devenant un homme?
—Il est très délicat, monsieur, répondis-je, et j'ai de la peine à croire qu'il vive longtemps. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'il ne ressemble pas à son père, et si par malheur Miss Cathy venait à l'épouser, il n'échapperait pas à son contrôle, à moins qu'elle ne fut indulgente jusqu'à la folie. D'ailleurs, monsieur, vous aurez bien le temps encore de faire connaissance avec lui et de voir ce qui en est, il est encore si jeune.
Edgar soupira et, s'avançant vers la fenêtre, regarda du côté du cimetière de Gimmerton. L'après-midi était brumeuse, mais le soleil de février brillait confusément, et l'on pouvait distinguer les deux sapins et les quelques tombes éparses.
—J'ai souvent prié, dit Edgar se parlant à lui-même, pour demander que ce qui arrive soit prochain; et maintenant je commence à tressaillir et à en avoir peur. Je pensais que le souvenir de l'heure où j'étais descendu de ces collines en qualité de fiancé serait moins doux pour moi que l'espoir de les remonter bientôt pour être à jamais déposé là-haut! Ellen, j'ai été très heureux avec ma petite Cathy, dans les soirs d'hiver et dans les matins d'été; elle a été près de moi comme un espoir vivant. Mais j'ai été bien heureux aussi en rêvant seul parmi ces pierres, près de la vieille église, en m'étendant, pendant les longues soirées de juin, sur l'herbe qui recouvre le tombeau de sa mère, et en me figurant que déjà j'étais moi-même dessous. Que puis-je faire pour Cathy? Comment dois-je la quitter? Je ne m'arrête pas un instant à ce fait que Linton est le fils d'Heathcliff, et il m'est indifférent que ce soit lui qui me prenne ma fille, s'il doit la consoler de ma perte. Ce que je ne veux pas, seulement, c'est que Heathcliff arrive à ses fins, et triomphe en me dérobant mon dernier bonheur. Mais si Linton est un être indigne, s'il n'est qu'un faible jouet dans les mains de son père, je ne puis lui abandonner Catherine. Et, si dur que cela me soit de réfréner son bouillant esprit, il me faudra persévérer à l'attrister tant que je vivrai et à la laisser seule quand je mourrai. La pauvre chérie; j'aimerais mieux pouvoir la sacrifier à Dieu, et la déposer dans la terre avant moi!
—Offrez-la à Dieu dès maintenant, monsieur, répondis-je, remettez-vous en à sa Providence. Je resterai jusqu'au bout son amie et sa conseillère. Mais Catherine est une brave fille; jamais elle ne fera le mal volontairement, et ceux qui font leur devoir finissent toujours par être récompensés.