Le printemps avançait, mon maître avait repris ses promenades sur ses terres avec Catherine, mais, en vérité, il ne retrouvait pas ses forces. Le jour anniversaire des dix-sept ans de Catherine, il ne fit pas sa visite au cimetière. Le temps était pluvieux, et il me dit qu'il remettrait la chose à un autre jour. Il écrivit de nouveau à Linton, lui faisant part de son vif désir de le voir; et, si le jeune malade avait été en état de se présenter, je suis sûre que son père l'aurait autorisé à venir. Les choses étant ce qu'elles étaient, Linton répondit à son oncle que son père lui refusait l'autorisation de venir à la Grange; mais que le bon souvenir de son oncle le remplissait de joie, qu'il avait bien l'espoir de le rencontrer un jour dans ses promenades et de lui demander en personne à ne plus être si entièrement séparé de sa cousine, il finissait même par demander que M. Linton lui donnât un rendez-vous quelque part dans la campagne, et y vint avec sa fille.
Malgré les sentiments qu'il éprouvait pour son neveu, Edgar ne put consentir à cette requête, étant hors d'état d'accompagner Catherine. Il répondit que peut-être à l'été on se verrait, et qu'en attendant il le priait de continuer à écrire de temps à autre. Linton n'y manqua pas. Il est probable qu'il aurait rempli toutes ses lettres de lamentations sur son triste sort aux Heights, si son père n'avait pas tenu à être au courant de la correspondance et ne l'avait pas forcé à ne parler que de son amitié et de son amour.
Le jeune Linton et son père avaient dans Catherine une alliée puissante; ou persuada enfin à mon maître d'autoriser les deux jeunes gens à se promener ensemble dans la campagne, une fois par semaine, sous ma surveillance: lui-même, loin d'aller mieux, se sentait plus faible tous les jours. Bien qu'il eût déjà réservé pour sa fille une portion de sa fortune, il avait naturellement le désir de lui voir conserver la maison de ses ancêtres; et il ne considérait la chose comme possible que si Catherine se mariait avec son cousin. Il ne se doutait pas que ce dernier allait aussi mal que lui-même; personne d'ailleurs ne s'en doutait, je crois, car aucun médecin n'allait aux Heights et nous n'avions personne pour nous instruire de l'état du jeune homme. Moi-même, je commençais à m'imaginer que mes pressentiments étaient faux, et que Linton Heathcliff se rétablissait, puisqu'il proposait de faire des promenades sur la lande et paraissait si attaché à sa poursuite amoureuse. C'est plus tard seulement que j'appris avec quelle cruauté tyrannique Heathcliff avait traité son enfant mourant, et comment il l'avait contraint à cette apparente bonne humeur, par des procédés d'autant plus pressants qu'il sentait plus proche le danger de voir déjoués ses avides projets.
[CHAPITRE VII]
On était déjà au milieu de l'été lorsque M. Edgar donna enfin son consentement aux rendez-vous et que Catherine et moi nous nous mîmes en route pour la première entrevue. Le temps était lourd et brûlant, mais il n'y avait pas à craindre de pluie, et nous avions pris rendez-vous auprès de la grande borne, sur le carrefour des deux routes. En arrivant à cet endroit nous trouvâmes un petit berger que l'on avait envoyé vers nous et qui nous dit que Master Linton était de l'autre côté de la colline et qu'il nous priait d'aller le rejoindre un peu plus loin.
—Voilà déjà que Master Linton a outrepassé la première injonction de son oncle, dis-je; car M. Edgar nous a ordonné de rester sur le territoire de la Grange, et voilà que nous allons en sortir.
—Eh bien! nous retournerons nos chevaux dès que nous serons arrivées à lui, répondit la jeune fille, et nous ferons notre excursion du côté de la maison.
Mais lorsque nous arrivâmes à l'endroit où il était, à peine à un quart de mille des Heights, nous trouvâmes qu'il n'avait pas de cheval avec lui, de sorte que Catherine dut descendre. Le jeune homme était couché sur la bruyère en nous attendant, et ne se releva que lorsque nous fûmes tout près de lui. Il avait tant de peine à marcher et était si pâle que je m'écriai aussitôt:
—Hé, Master Heathcliff, vous n'êtes pas en état de vous promener ce matin. Comme vous avez mauvaise mine!
Catherine l'observait avec surprise et chagrin, le cri de joie qu'elle allait pousser s'était changé en un cri d'effroi; et au lieu de le complimenter de ce rendez-vous si longtemps retardé, elle ne put que lui demander s'il se sentait plus mal qu'à l'ordinaire.