—Oui, m'écriai-je, oui mon ange, que Dieu soit loué puisque vous êtes de nouveau avec nous!
Elle voulait, toute essoufflée qu'elle était, courir droit à la chambre de M. Linton; mais je la forçai à s'asseoir, et à prendre quelque chose, et à laver sa pâle figure. Puis je lui dis que j'irais la première annoncer son arrivée, et je la suppliai de dire qu'elle espérait être heureuse avec le jeune Heathcliff, ce qu'elle me promit malgré sa répugnance. Je ne voulus pas assister à leur entretien, et je restai un quart d'heure en dehors de la chambre. Mais tout se passa tranquillement: le désespoir de Catherine fut aussi silencieux que la joie de son père.
Celui-ci mourut en extase, oui, M. Lockwood. Baisant la joue de sa fille, il murmura:
—Je vais vers elle; et vous, enfant chérie, vous viendrez nous rejoindre!
Après quoi il ne fit plus un mouvement, et ne cessa pas de la considérer avec un regard radieux jusqu'à ce que son pouls s'arrêta insensiblement.
Soit qu'elle eût dépensé toutes ses larmes, ou que son chagrin fût trop lourd pour leur donner issue, Catherine resta assise sans pleurer toute la nuit, et toute la journée, auprès du lit de mort. Je finis par la forcer à descendre et à prendre un peu de repos; et il est heureux que j'y aie réussi, car, à l'heure du diner, nous vîmes arriver l'attorney, qui était allé chercher ses instructions à Wuthering Heights. Green s'était vendu à M. Heathcliff: ainsi s'expliquait son retard à obéir à l'appel de mon maître, qui, heureusement, n'eut pas le loisir d'occuper ses derniers instants à des soucis terrestres. M. Green prit sur lui de donner tous les ordres dans la maison. Il congédia tous les domestiques, excepté moi. Il voulait pousser l'autorité qu'on lui avait déléguée jusqu'à insister pour qu'Edgar Linton ne fut pas enterré à côté de sa femme, mais avec sa famille, à la chapelle. Toutefois le testament, qui était formel là-dessus, et mes bruyantes protestations, finirent par avoir gain de cause. On pressa les funérailles. Catherine, désormais Madame Linton Heathcliff, était autorisée à rester à la Grange jusqu'à ce que le corps de son père en fût sorti.
Elle me raconta que son angoisse avait enfin décidé Linton à se compromettre pour la délivrer. Elle avait entendu les gens que j'avais envoyés se disputer à la porte, et la réponse d'Heathcliff avait achevé de la désespérer. Linton, qui pour rien au monde n'aurait osé aller chercher la clé, eut la ruse de faire le tour de clé à la porte sans la fermer; et quand vint l'heure d'aller au lit, il demanda à coucher avec Hareton, ce qui lui fut tout de suite accordé. Catherine s'enfuit avant le petit jour. N'osant pas se heurter aux portes, pour ne pas éveiller les chiens, elle visita les chambres vides et examina les fenêtres; c'est ainsi qu'elle arriva par bonheur dans la chambre de sa mère, dont la fenêtre, étant toute proche d'un arbre, lui rendit l'évasion possible.
[CHAPITRE X]
Le soir qui suivit les funérailles, ma jeune dame et moi étions assises dans la bibliothèque, occupées à de pénibles méditations. Nous convînmes que ce qui pouvait arriver de mieux à Catherine serait d'être autorisée à demeurer à la Grange, au moins aussi longtemps que vivrait Linton; celui-ci demeurerait avec nous et je resterais chargée du ménage. L'arrangement était trop favorable pour que nous puissions espérer beaucoup de le voir réalisé, et pourtant j'avais un vague espoir, et nous étions en train de combiner un plan, lorsqu'une des servantes congédiées, qui n'était pas partie encore, entra précipitamment et nous dit que ce démon d'Heathcliff était dans la cour: elle nous demanda si elle devait lui fermer la porte au nez.
Quand même nous aurions été assez folles pour y songer, nous n'en aurions pas eu le temps. Heathcliff ne prit pas la peine de frapper ou de s'annoncer; il était le maître, et il usa de son privilège pour entrer tout droit sans dire un mot; après quoi il fit sortir la servante et ferma la porte.