—Je veux avoir cela à la maison. Non pas que j'en aie besoin, mais... il se retourna tout à coup vers le feu et poursuivit avec une expression que j'appellerai un sourire, faute d'un meilleur nom:
—Je vais vous dire ce que j'ai fait hier. J'ai dit au fossoyeur qui creusait la tombe de Linton d'enlever la terre de dessus son cercueil à elle, et je l'ai ouvert. Je crus d'abord que j'allais rester là toujours; quand j'ai revu son visage—car c'est encore son visage!—le fossoyeur eut bien à faire de me faire relever; mais il me dit qu'il fallait empêcher que l'air ne soufflât dessus. Mais j'ai laissé un des côtés du cercueil non scellé, et j'ai fait promettre à l'homme de me mettre à côté d'elle dans le cercueil quand mon tour viendra. De cette façon, Linton ne pourra pas s'y reconnaître.
—Vous avez très mal agi. Monsieur Heathcliff, m'écriai-je. N'aviez-vous pas honte de déranger les morts?
—Je n'ai dérangé personne, Nelly, répondit-il, et je me suis donné du soulagement à moi-même. Je vais être beaucoup plus tranquille maintenant et vous aurez bien plus de chances que je reste sous la terre quand une fois j'y serai. La déranger, elle? Non, c'est elle qui m'a dérangé, jour et nuit, pendant dix-huit ans, sans cesse, sans remords, jusqu'à la nuit dernière, où enfin j'ai été tranquille. J'ai rêvé que je dormais mon dernier sommeil, à côté d'elle, mon cœur immobile contre le sien et mes joues glacées contre les siennes.
—Et si vous l'aviez trouvée réduite à rien dans son cercueil, de quoi auriez-vous rêvé, demandai-je?
—De me changer en terre avec elle, et d'en être encore plus heureux, me répondit-il: supposez-vous que j'aie peur d'un changement de cette sorte? Je m'attendais à le trouver en soulevant le couvercle, mais j'aime mieux savoir qu'il ne commencera que lorsque je serai là pour le partager. Et puis, jamais je n'aurais pu perdre l'étrange sentiment qui me hantait, si je n'avais pas revu sa calme figure. Vous savez combien j'ai été égaré lorsqu'elle est morte: je ne cessai pas de la supplier de revenir vers moi. Je crois fortement aux esprits, j'ai la conviction qu'ils peuvent exister parmi nous. Le jour de son enterrement, il neigeait. Dans la soirée, je vins au cimetière: il faisait un triste temps d'hiver; tout, à l'entour, était solitaire. Sûr que personne ne viendrait me déranger, et sachant que deux yards de terre seuls me séparaient d'elle, je me dis: «Je veux l'avoir de nouveau dans mes bras. Si elle est froide, je penserai que c'est ce vent du Nord qui me glace, et si elle est sans mouvement, je penserai qu'elle dort.» Je pris un grand couteau et commençai à faire mon travail, après avoir enlevé la terre. Le bois commençait à craquer lorsqu'il me sembla entendre le soupir de quelqu'un qui se serait penché vers moi, debout au bord du tombeau. «Si seulement je peux ouvrir ceci, murmurai-je, je souhaite qu'on puisse nous recouvrir de terre tous les deux» et je travaillais avec plus d'ardeur encore. Il y eut un autre soupir, tout à mon oreille. Je savais bien qu'il n'y avait là aucune créature vivante en chair et en os; mais de même que, la nuit, vous percevez l'approche d'un être vivant sans pouvoir le distinguer, de même je sentais avec certitude que Cathy était là, non pas sous moi, mais sur la terre. J'éprouvai tout à coup un énorme soulagement; et je laissai là mon terrible ouvrage. Sa présence était avec moi: elle me tint compagnie pendant que je comblais la tombe, et me ramena chez moi. Vous pouvez rire si vous voulez, mais j'étais sûr de la voir et je ne pouvais m'empêcher de lui parler. Et arrivant aux Heights, je trouvai la porte fermée et je me rappelle que ce maudit Earnshaw et ma femme voulurent m'empêcher d'entrer. Je me rappelle que je me suis à peine arrêté un instant en bas et que je me suis élancé dans l'escalier, dans sa chambre où j'étais sûr qu'elle était. Je fis impatiemment le tour de la chambre: je la sentais près de moi, je pouvais presque la voir et pourtant je ne la voyais pas. Je dois avoir eu une sueur de sang, tant j'ai souffert et gémi, tant je l'ai suppliée de me laisser la voir un instant. Mais non, elle n'a pas voulu. Elle s'est montrée un démon pour moi, comme elle l'avait souvent fait de son vivant, et depuis lors, quelquefois plus, quelquefois moins, j'ai toujours été la victime de cette indicible torture. Mes nerfs, depuis, sont toujours restés dans un tel état d'excitation que, s'ils n'avaient pas été solides comme des câbles, ils seraient maintenant dans l'état de ceux de Linton. Quand j'étais assis dans la maison avec Hareton, il me semblait que, en sortant, j'allais la rencontrer; lorsque je me promenais sur la lande, j'étais sûr que j'allais la rencontrer en rentrant aux Heights. Mais le pire était quand je voulais dormir dans ma chambre: impossible de rester couché. Dès l'instant où je fermais les yeux, elle était en dehors de la fenêtre, ou se glissait le long des panneaux, ou bien elle entrait dans la chambre, ou même elle reposait sa chère tête sur le même oreiller qu'autrefois; et il fallait absolument que j'ouvre les yeux pour la voir. Et ainsi je les ouvrais et les refermais cent fois par nuit, et toujours pour être désappointé. Cela m'avait mis hors de moi. Souvent il m'arrivait de grogner tout haut, si bien que ce vieux scélérat de Joseph ne peut pas manquer de croire que le diable s'est installé dans ma conscience. Mais maintenant, depuis que je l'ai vue, je suis calmé, un peu calmé. Ah! c'est une étrange façon de tuer un homme, cheveu par cheveu, en l'affolant pendant dix-huit ans du fantôme d'une espérance!
M. Heathcliff s'arrêta et s'essuya le front, où se collaient ses cheveux trempés de sueur. Ses yeux regardaient fixement les cendres rouges du feu. Les sourcils relevés aux tempes rendaient l'expression de sa figure moins sinistre, mais lui donnaient un air singulier de trouble et de tension morale. C'est à peine s'il s'adressait à moi en parlant et je me gardais de répondre. Après un court repos, il se remit à méditer sur le portrait, le décrocha et l'appuya contre le sofa pour mieux le voir. Il était plongé dans cette occupation lorsque Catherine rentra, annonçant qu'elle était prête et qu'on sellait le poney.
—Envoyez-moi cela aux Heights demain, me dit Heathcliff en désignant le portrait. Puis, se tournant vers elle: «Vous pouvez vous passer de votre poney; la soirée est belle et à Wuthering Heights, vous n'aurez pas besoin de poney. Les courses que vous aurez à faire, vous pourrez les faire à pied. Allons, venez!
—Adieu, Ellen! murmura ma chère petite maîtresse. Elle m'embrassa et je sentis que ses lèvres étaient froides comme la glace. Venez me voir, Ellen, ne l'oubliez pas!
—Ayez bien soin de ne rien faire de pareil, madame Dean, interrompit son nouveau père; quand j'aurai à vous parler, je viendrai ici, je n'ai pas besoin de vos visites chez moi.