—Taisez-vous. Je sortirai d'ici, j'irai n'importe où, plutôt que d'avoir dans l'oreille votre désagréable voix.
«Hareton murmura qu'elle pouvait bien aller au diable, et ne se gêna plus pour reprendre ses occupations. Il s'était mis maintenant à parler librement, et la jeune dame avait été sur le point de se retirer; mais le froid était trop fort, il fallut bien qu'elle se résignât, malgré tout son orgueil, à notre compagnie. Je m'arrangeai seulement en sorte qu'elle n'eût plus à mépriser mes tonnes intentions; toujours, depuis lors, j'ai été aussi sèche qu'elle-même, et elle n'a personne pour l'aimer parmi nous et ne mérite personne: qu'on lui dise le moindre mot, la voilà qui se replie sur elle-même, sans égard pour qui que ce soit. Elle ne se gêne pas avec le maître lui-même. Plus on la blesse, plus elle prend de venin.»
«D'abord, me dit en terminant Madame Dean, j'eus l'idée d'abandonner ma place ici, de prendre une petite maison et de décider Catherine à venir y demeurer avec moi; mais M. Heathcliff ne lui permettrait cela pas davantage qu'il ne permettrait à Hareton de vivre de son côté. Je ne vois pas d'autre remède pour elle à présent qu'un second mariage; et cela, il n'est pas en mon pouvoir de l'arranger.»
C'est ainsi que finit l'histoire de Madame Dean. En dépit des prophéties du médecin, je reprends rapidement mes forces; et bien que ce soit seulement la seconde semaine de janvier, je me propose de monter à cheval dans un jour ou deux et d'aller à Wuthering-Heights pour informer le propriétaire que je vais passer à Londres les six mois prochains et qu'il aura à se trouver un autre locataire, après octobre. Pour rien au monde, je ne voudrais vivre un second hiver dans ce pays.
[CHAPITRE XII]
La journée d'hier a été claire, calme et froide. Je suis allé aux Heights, comme j'en avais l'intention; ma femme de ménage m'a supplié de me charger d'un petit mot d'elle pour sa jeune maîtresse et je n'ai pas cru devoir refuser. La porte de la maison était ouverte, mais la grande porte était verrouillée comme à ma dernière visite. Je frappai et appelai Earnshaw, qui était dans le jardin, et qui vint m'ouvrir. Le gaillard est un très beau type de rustre, mais il a l'air de faire son possible pour ne pas profiter de ses avantages.
Je lui demandai si M. Heathcliff était chez lui. Il me répondit qu'il n'y était pas, mais qu'il rentrerait pour le dîner. Il était onze heures, je lui annonçai mon intention d'entrer et d'attendre: sur quoi il jeta aussitôt sa pioche et m'accompagna, remplissant l'office d'un chien de garde bien plutôt que d'un hôte. Nous entrâmes ensemble. Catherine était là, occupée à préparer des légumes pour le repas; elle paraissait plus maussade et moins animée que la première fois que je l'avais vue. C'est à peine si elle leva les yeux pour me voir entrer et aussitôt elle se remit à son travail avec le même dédain des formes ordinaires de la politesse.
Elle ne paraît pas si aimable que Madame Dean voudrait me le faire croire, pensais-je. C'est une beauté, c'est vrai, mais pas du tout un ange.
Earnshaw, lui ordonna durement de porter ses affaires dans la cuisine. «Portez-les vous-même», dit-elle, en les écartant sur la table; puis elle se retira près de la fenêtre, sur une chaise, et se mit à découper des figures d'oiseaux et d'animaux dans des épluchures de raves. Je m'approchai d'elle, comme si je voulais voir le jardin et je laissai adroitement tomber sur ses genoux la note de Madame Dean. Mais elle me demanda tout haut: «Qu'est-ce que c'est que cela?» et le jeta par terre.
—C'est une lettre de votre vieille connaissance, la ménagère de la Grange, répondis-je, effrayé de penser que l'on pouvait croire à un billet de moi-même. En apprenant la provenance du papier, Catherine fit un effort pour le ramasser, mais Hareton la repoussa, saisit le billet et le mit dans son gilet, disant qu'il fallait d'abord que M. Heathcliff le vit. Alors, Catherine, sans rien dire, se détourna, tira son mouchoir et se l'appliqua sur les yeux. Son cousin, après avoir lutté un instant pour retenir ses bons sentiments, sortit la lettre et la jeta à côté d'elle sur le plancher, le plus grossièrement qu'il put. Catherine la ramassa et la lut avec empressement; puis elle me fit quelques questions au sujet des habitants, humains et autres, de son ancienne maison; et, jetant un coup d'œil vers les collines, elle murmura: