Une soudaine envie me prit de revoir Trushcross-Grange. Il était à peine midi, et je pensai que je pouvais aussi bien passer la nuit sous mon propre toit que dans une auberge. De toute façon, il m'aurait fallu y retourner pour régler mes comptes de loyer. J'ordonnai donc à mon domestique de s'enquérir du chemin, et trois heures après nous étions à Gimmerton.

Je laissai mes chevaux dans le village et je descendis seul la vallée. La grise chapelle me parut plus grise et plus solitaire, le cimetière plus abandonné. Je vis un troupeau broutant l'herbe courte sur les tombes. Le temps était chaud et doux, et je jouissais infiniment du paysage qui s'étendait au-dessus et au-dessous de moi. Rien de plus lugubre en hiver, mais rien de plus charmant en été que ces champs coupés de collines, et ces fortes senteurs de bruyère.

J'arrivai à la Grange avant le coucher du soleil, et je frappai; ne recevant pas de réponse, j'entrai dans la cour. Sous le porche, une fille de neuf ou dix ans était assise tricotant, et à côté d'elle une vieille femme, qui fumait sa pipe d'un air songeur.

—Madame Dean est-elle ici? demandai-je à la vieille.

—Madame Dean? Non. Elle ne demeure pas ici; elle est là-haut aux Heights.

—Alors c'est vous qui gardez la maison?

—Oui, je garde la maison.

—Eh bien, je suis M. Lockwood, le maître d'ici. Avez-vous une place pour me loger, je voudrais rester pour la nuit.

—Le maître! s'écria-t-elle toute surprise. Hé! personne ne savait que vous alliez venir. Vous auriez dû envoyer un mot. Il n'y a rien de prêt dans la maison!

Elle quitta sa pipe et entra toute affairée, suivie de la jeune fille. Pour la rassurer, je lui dis de me préparer simplement un coin où je puisse m'asseoir pour souper et un lit pour dormir. Inutile de balayer et d'épousseter, seulement un bon feu et des draps bien secs.