—À peu près trois mois: mais asseyez-vous, laissez-moi prendre votre chapeau, et je vais tout vous raconter. Et si vous ne voulez rien manger, buvez au moins un coup de notre bonne ale, vous avez l'air fatigué.
Elle sortit aussitôt pour aller chercher la boisson promise, et j'entendis Joseph demander si ce n'était pas un scandale qu'elle eût des poursuivants à son âge, s'il n'était pas honteux de voir vider ainsi les caves du maître, etc. Mais Nelly ne prit pas la peine de lui répondre et revint une minute après, apportant un magnifique broc d'argent dont je louai le contenu comme il convenait. C'est alors que j'entendis la fin de l'histoire d'Heathcliff.
«Quinze jours environ après votre départ, dit Madame Dean, je fus mandée aux Heights. Ma première entrevue avec Catherine me chagrina beaucoup, je la trouvai si changée! M. Heathcliff ne m'expliqua pas les motifs qu'il avait pour modifier sa conduite à mon égard; il me dit seulement qu'il avait besoin de moi, qu'il était las de voir Catherine, et qu'il fallait que je fasse mon possible pour la garder avec moi dans le petit parloir. D'abord ma jeune maîtresse parut charmée de cet arrangement. Je lui apportai de la Grange un grand nombre de livres, et d'autres objets, qui avaient jadis servi à l'amuser. Je me flattais que sa situation allait devenir plus tolérable, mais mon illusion ne fut pas de longue durée. Catherine ne tarda pas à devenir irritable et inquiète. D'une part, on lui défendait de sortir du jardin, et il lui coûtait d'être ainsi renfermée à l'étroit pendant que le printemps rayonnait. D'autre part, les soins du ménage m'obligeaient à la quitter souvent, et alors elle souffrait de rester seule. Plutôt que de demeurer sans compagnie, elle préférait aller se quereller avec Joseph dans la cuisine. Souvent Hareton était lui aussi forcé de chercher abri dans la cuisine; et bien qu'il fut toujours maussade et silencieux, elle changea peu à peu d'attitude envers lui et ne put se résigner à le laisser seul. Elle lui parlait, le raillait de sa sottise et de sa paresse, s'étonnait de voir qu'il pût supporter la vie qu'il menait, et rester toute une soirée à regarder le feu.
—Il est tout à fait comme un chien, n'est-ce pas, Ellen, me disait-elle, ou comme un cheval de trait! Il fait son ouvrage, mange sa nourriture, et dort éternellement! Quel vide et lugubre esprit il doit avoir! Vous arrive-t-il jamais de rêver, Hareton? Et alors, de quoi pouvez-vous bien rêver? Mais vous n'êtes seulement pas capable de me parler!
«Et elle le regardait, mais lui ne voulait ni ouvrir la bouche ni lever les yeux sur elle.
—Il est peut-être en train de rêver maintenant, poursuivit-elle, demandez-le-lui, Ellen.
—M. Hareton va demander au maître de vous faire monter dans votre chambre, si vous ne vous tenez pas tranquille, dis-je.
—Je sais pourquoi Hareton ne parle jamais, quand je suis dans la cuisine, s'écriait-elle une autre fois. Il a peur que je ne rie de lui. Ellen, qu'en pensez-vous? Il s'est mis une fois à apprendre à lire; et comme je me moquais, il a brûlé ses livres et arrêté son éducation. N'était-il pas fou?
—Et n'étiez-vous pas méchante, vous? dis-je. Répondez-moi à cela.
—Oui, peut-être l'ai-je été en effet, mais je n'aurais pas pensé qu'il en fût si maussade. Hareton, si je vous donnais un livre, maintenant, le prendriez-vous? Je vais essayer.