—Ce n'est pas ma faute si je ne puis dormir ni me reposer; je vous assure que ce n'est nullement par un dessein prémédité. Je le ferai aussitôt que je pourrai. Mais vous pourriez aussi bien dire à un homme qui lutte dans l'eau de se reposer à quelque distance du rivage. Il faut d'abord que j'y parvienne, et alors je me reposerai. Pour M. Green, soit, n'en parlons plus; et quant à me repentir de mes injustices, je n'ai pas fait d'injustices et ne me repens de rien. Je suis trop heureux; et cependant, je ne suis pas assez heureux. Le bonheur de mon âme tue mon corps, sans se satisfaire lui-même.
—Heureux, maître? m'écriai-je. Étrange bonheur! Si vous vouliez m'écouter sans vous mettre en colère je vous donnerais un conseil qui pourrait vous rendre plus heureux.
—Qu'est-ce que c'est? Donnez.
—Vous savez, dis-je, M. Heathcliff, que depuis l'âge de treize ans vous avez mené une vie égoïste et peu chrétienne; et c'est à peine, probablement, si vous avez tenu une Bible dans vos mains pendant tout ce temps. Vous devez avoir oublié le contenu de ce livre. Croyez-vous qu'il serait mauvais d'envoyer chercher un ministre ou quelqu'un pour vous l'expliquer, pour vous montrer combien vous vous êtes écarté de ses préceptes?
—Je suis plutôt content que fâché de ce que vous me dites, Nelly, car vous me faites songer à vous indiquer de quelle façon je veux être enterré. Je veux que l'on me porté au cimetière le soir. Vous pourrez, si vous voulez, m'accompagner avec Hareton; et vous aurez soin de veiller à ce que le fossoyeur obéisse à mes instructions au sujet des deux cercueils. Aucun ministre n'a besoin de venir, et il n'y a besoin de rien dire sur mes restes. Je vous répète que j'ai presque atteint mon ciel à moi, et celui des autres ne me tente en aucune façon.
«Aussitôt, qu'il entendit se lever les autres membres de la famille, il se retira dans sa tanière, et je respirai plus librement. Mais l'après-midi, tandis que Joseph et Hareton étaient à leur ouvrage, il entra dans la cuisine, et, d'un air égaré, me dit de venir m'asseoir dans la maison parce qu'il avait besoin de quelqu'un avec lui. Je refusai, lui disant simplement que l'étrangeté de ses discours et de ses manières m'épouvantait, et que je n'avais ni assez de nerfs ni assez de courage pour rester seule avec lui.
—Je crois que vous me prenez pour un démon, dit-il, avec son sinistre sourire: je vous apparais comme quelque chose de trop horrible pour vivre sous un toit humain. Puis se tournant vers Catherine, qui se trouvait là, et qui se cacha derrière moi à son approche, il ajouta, en raillant à demi:
—Voulez-vous venir, vous, petite poulette? Je ne vous ferai pas de mal. Mais non! Pour vous je me suis rendu pire que le diable. Eh bien, il y en a une qui n'aura pas peur de m'accompagner. Par Dieu! elle est impitoyable. Oh, par l'enfer! c'est infiniment trop à supporter pour la chair et le sang, même pour les miens!
«Il ne demanda plus la société de personne. Au crépuscule, il monta dans sa chambre, et pendant toute la nuit, et longtemps dans la matinée, nous l'entendîmes grogner et se murmurer à lui-même. Hareton désirait entrer; mais je lui dis d'aller chercher M. Kenneth et qu'il entrerait avec lui. Lorsque le médecin arriva, il trouva la porte verrouillée. Heathcliff nous dit d'aller au diable, qu'il se portait mieux et voulait rester seul.
«La soirée qui suivit fut très humide, il ne cessa pas de pleuvoir jusqu'au matin. Ce matin-là, en faisant le tour de la maison, je vis que la fenêtre de la chambre d'Heathcliff était grande ouverte, et que la pluie y tombait tout droit. «Il est impossible qu'il soit dans son lit, me dis-je. Ces averses l'auraient pénétré de part en part.» Et je me résolus à aller hardiment voir ce qui en était.