«Avec une autre clé, je parvins à ouvrir la porte; je défis les panneaux du lit. M. Heathcliff était là, couché sur son dos. Ses yeux rencontrèrent les miens d'un regard si pénétrant et si ferme que je tressaillis; il me sembla de plus qu'il souriait. Je ne pouvais penser qu'il fût mort; mais son visage et sa gorge étaient tout trempés de pluie; les draps du lit étaient humides; et lui restait parfaitement immobile. Le volet, dans son mouvement, avait écorché une de ses mains; et aucun sang ne sortait de l'écorchure. Lorsque je pris cette main dans la mienne, le doute ne fut plus possible: Heathcliff était mort.
«Je fermai la fenêtre; j'écartai de son front ses longs cheveux noirs, j'essayai de fermer ses yeux, pour éteindre et cacher à tous cet effrayant regard exultant. Mais les yeux ne voulurent pas se fermer, et semblèrent railler mes efforts. Je vis aussi une raillerie dans ses lèvres entrouvertes et ses dents blanches. Prise d'un nouvel accès de frayeur, j'appelai Joseph. Mais Joseph, après avoir su ce qui en était, se refusa résolument à intervenir.
—Le diable a emporté son âme, cria-t-il, et il peut bien prendre sa carcasse par dessus le marché sans que je m'en soucie.
«Après quoi il tomba sur ses genoux, leva les mains, et remercia le ciel de ce que le maître légitime fût remis dans ses droits.
«Le pauvre Hareton, celui qui avait été le plus maltraité, fut aussi celui qui souffrit le plus. Il resta assis toute la nuit près du corps, pleurant amèrement. Il pressait les mains de Heathcliff, baisait cette figure sarcastique et sauvage que tout le monde excepté lui évitait même de regarder.
«Nous l'enterrâmes comme il l'avait désiré, au grand scandale de tout le voisinage. Tout le cortège était composé d'Earnshaw et de moi, du fossoyeur, et de six hommes pour porter le cercueil. Les six hommes partirent après avoir déposé le corps dans la fosse; nous restâmes seuls pour voir la terre tomber sur lui. Hareton planta, par dessus, du gazon vert, qui est à présent aussi frais et aussi verdoyant que sur les tombes voisines; j'espère donc que celui qui en est recouvert dort avec le même calme. Mais les gens du pays, si vous les interrogez, vous jureront sur la bible qu'il revient, il y en a qui disent qu'ils l'ont rencontré près de l'église, d'autres sur la lande; d'autres même dans la maison. Il y a un mois, j'allais un soir à la Grange, par un temps de ténèbres et de tonnerre; et juste au tournant des Heights je rencontrai un petit garçon qui avait un mouton et deux agneaux devant lui. Il pleurait: lorsque je lui demandai ce qu'il avait, il me dit que «là-bas, sous les arbres, il y avait Heathcliff et une femme, et qu'il n'osait pas passer devant eux.»
«Je ne vis rien, mais ni le mouton ni lui ne voulaient avancer. Sans doute ces fantômes étaient nés de ses rêveries, à la suite de ce qu'il avait entendu dire à ses parents et à ses compagnons. Depuis lors, pourtant, je n'aime plus à sortir seule la nuit, ni à rester seule dans cette sombre maison; et je serai bien heureuse quand, nous rentrerons à la Grange.
—Alors ils vont à la Grange? demandai-je.
—Oui, répondit Madame Dean, dès qu'ils seront mariés, c'est-à-dire après le nouvel an.
—Et qui est-ce qui vivra ici?