Son père, le Révérend Patrick Brontë, B. A. (de son vrai nom Prunty), était né en Irlande de parents irlandais: par lui s'est transmis à Emily et à son frère Branwell ce pur sang celtique qui les fait voir si différents des natures anglo-saxonnes dans chacun des traits de leur esprit et de leur caractère. C'était au surplus un niais et un assez pauvre sire que le Révérend Patrick Brontë: incapable d'affection et pour ses parents, dont il n'a jamais daigné s'enquérir dès qu'il eut quitté l'Irlande, et pour sa femme, qu'il a traitée avec une froideur et une dureté constantes, et pour ses enfants, dont il se prenait seulement de temps à autre à soupçonner l'existence. Après s'être frayé de son mieux un petit chemin, il s'était reposé dans un égoïsme plein de fatuité; il jugeait les choses de très haut, ne tolérant pas d'être contredit, et vivait isolé parmi les siens, tout occupé à la lecture et à la discussion des journaux politiques, à la préparation de ses sermons et à la composition de fâcheux poèmes, dont le plus notable est une Épitre Révérend J. B., qui voyageait pour sa santé.

Sa femme, Maria Branwell, était la fille d'un petit marchand de Penzance, dans les Cornouailles, et la nièce d'un collègue et ami de Patrick Brontë, peut-être ce même J. B., qui voyageait pour sa santé. Elle s'était mariée à vingt-deux ans, en 1812; en 1820, elle est morte, laissant un fils, Branwell Brontë, et cinq filles, Maria, Élisabeth, Charlotte, Emily et Anne. Une personne douce, résignée, au demeurant insignifiante, telle semble avoir été la mère d'Emily: sa fille a hérité d'elle le germe de la maladie qui l'a tuée, peut-être aussi cette tendresse rêveuse et pleine de mélancolie dont la face s'aperçoit dans ses poèmes et quelques passages de son roman.

J'ai eu l'occasion, il y a deux ans, de visiter ce village d'Haworth où a vécu depuis 1820 la famille Brontë. C'était un jour de septembre, et la vieille cathédrale d'York m'était apparue le matin toute rajeunie sous un clair soleil. Mais lorsque le train qui m'amenait s'arrêta dans la gare de Haworth, je cherchai vainement le soleil parmi les gros nuages que le vent remplaçait à tout instant l'un par l'autre. Ce vent, un sombre vent froid et sonore, c'est le souvenir le plus vif que j'ai conservé de Haworth; c'est le même vent qui souffle en permanence sur les Wuthering Heights, les collines orageuses où habitent les héros du roman d'Emily; c'est le même qui souffle dans les âmes de ces héros, secouant comme des nuages les terribles passions de leurs cœurs. J'eus le sentiment aussi que le soleil ne devait jamais éclairer d'une bien franche lumière ce village désolé, qui s'allongeait au flanc d'une colline sauvage, et je crus deviner pourquoi les scènes de tranquille bonheur brillaient elles-mêmes d'un jour si malingre dans les romans qu'Emily et ses deux sœurs avaient conçus là. Je montai l'unique rue jusqu'au sommet de la colline où s'élève, entourée de bruyères, la maison du révérend pasteur. Là s'est faite l'éducation d'Emily, là s'est formée son âme. Et il est naturel qu'elle ait aimé profondément ce lugubre paysage, car c'est lui, à coup sûr, qui a le plus contribué à créer l'énergique, silencieuse et passionnée personne qu'elle a été.

Lorsque la petite Emily vint avec ses parents habiter le presbytère de Haworth, sa mère commençait déjà à souffrir du mal dont elle devait mourir. Les six enfants ne la voyaient presque jamais. Ils ne voyaient que de loin en loin leur digne père, qui, ayant la digestion difficile, avait imaginé de se faire servir ses repas dans sa chambre. De temps à autre seulement il daignait venir prendre le thé dans le salon avec ses enfants; encore était-ce pour se faire lire par une de ses filles les articles des journaux et pour s'entretenir des menus événements de la politique courante. Ni livres d'histoires à images, ni poupées, ni jeux d'aucune sorte, Emily et ses sœurs ne connurent rien de pareil. À quinze ans, Emily ne savait aucun jeu, et un jour que des enfants du village étaient venus au presbytère, on vit les grandes filles du pasteur leur demander avec curiosité comment on devait s'y prendre pour jouer.

Les six enfants, d'ailleurs, vivaient ensemble et ne se quittaient pas. L'aînée des filles, Marie, s'était peu à peu habituée à les conduire: «Elle était bonne comme une mère, rapporte une vieille femme de Haworth, qui a veillé Madame Brontë dans sa maladie. Mais jamais aussi il n'y a eu d'aussi parfaits enfants. Je les croyais bêtes, tant ils différaient de tout ce que j'avais vu. M. Brontë leur avait interdit de manger de la viande, par le motif que lui-même, dans son enfance, n'avait été nourri que de pommes de terre; et ils ne mangeaient que des pommes de terre, mais jamais je ne les ai vus désirer autre chose. Ils étaient tranquilles et bons; Emily était la plus jolie.»

Cette existence dura encore un an après la mort de la mère. Les enfants continuaient à dormir tous dans la même chambre, à se nourrir de pommes de terre, et à avoir pour distraction principale la lecture des journaux. En 1822, la sœur de leur mère, miss Branwell, vint prendre la direction du ménage; sa venue, d'ailleurs, ne modifia guère la manière de vivre des enfants, d'Emily surtout, que miss Branwell ne put jamais se résoudre à aimer.

Jamais enfants ne furent à ce point privés de tous les avantages de l'enfance; jamais il n'y eut d'enfants qui eussent été si peu enfants. À cinq ans, Emily, à qui son père demandait, par manière d'exercice intellectuel, comment il convenait de traiter Branwell s'il était trop bruyant, répondit qu'il fallait «d'abord raisonner avec lui, puis, au cas où il refuserait d'entendre, le fouetter». À six ans, elle écrivait des contes fantastiques, pleins déjà d'imaginations sombres.

Et les journées se passaient, monotones, muettes, lugubres. Les petites filles se levaient à cinq heures, balayaient, surveillaient le déjeuner, prenaient une leçon d'anglais avec leur père et une leçon de couture avec leur tante; le reste du temps, c'était la promenade sur la bruyère, la lente promenade toujours recommencée. Les six enfants marchaient côte à côte, tantôt commentant les dernières nouvelles des affaires d'Orient, tantôt se racontant à tour de rôle de terribles histoires, sous le vent qui soufflait.

En septembre 1824, Emily et Charlotte furent mises en pension à Cowan-Bridge, dans une école où étaient déjà leurs deux sœurs aînées. C'était une de ces écoles-géhennes comme on peut en voir dans les romans de Dickens, à moins que l'on ne prenne la peine d'explorer soi-même les petites villes de France ou d'Angleterre, car on s'aperçoit alors que Dickens n'a rien exagéré, que la civilisation n'a rien changé, et qu'il reste encore de par le monde une foule de ces bagnes où l'on affame, torture et abrutit, sans aucun motif compréhensible, les petites filles et les petits garçons. L'école de Cowan-Bridge avait été fondée avec grand tapage dans le but d'instruire et de former aux belles manières les filles des clergymen de l'Église établie. Les petites Brontë ne cessèrent pas d'y souffrir de la faim, du froid, des courants d'air; le personnel de la maison ne se relâcha d'oublier leur existence que pour les battre et les tourmenter. Elles ne se plaignaient pas, faute d'avoir à qui se plaindre; mais les deux aînées, Marie et Élisabeth, furent prises coup sur coup d'une fièvre de consomption et moururent. Puis une épidémie de fièvre typhoïde se répandit dans la pension. Les élèves mouraient dans les dortoirs ou bien fuyaient l'école, emmenées en hâte par leurs parents. Seules, Charlotte et Emily Brontë restaient là, et si elles n'apprenaient pas grand chose de ce que doivent connaître les filles des clergymen de l'Église établie, elles apprenaient du moins à considérer la vie comme une façon de sombre pensionnat, où le seul devoir des élèves était de souffrir en silence, avec quelque chose qu'on appelait la mort pour seule récréation. Un jour vint enfin où la direction de Cowan-Bridge comprit elle-même la nécessité de congédier ces deux sœurs qui maigrissaient, dépérissaient et allaient mourir comme leurs aînées. M. Brontë, malgré tout l'ennui qu'il dut avoir de ce dérangement, se décida enfin à aller chercher ses filles. Peut être est-ce pour se distraire des soucis de ce voyage qu'il composa, avec toute sorte de citations de saint Paul, une épître en vers à jeune clergyman nouvellement ordonné.

Il ramena les deux petites à Haworth, où ce furent alors pour Emily d'heureuses années, toutes employées aux travaux du ménage, aux leçons, aux promenades sur la bruyère en compagnie de Branwell, le frère chéri. Tous ceux qui avaient occasion de venir au presbytère, les servantes, les amies de Charlotte, les paysans de Haworth, tout le monde jugeait Emily supérieure en toute façon au reste de la famille, plus intelligente, meilleure, plus belle aussi, avec sa grande taille mince, ses épais cheveux noirs, ses yeux d'un vert sombre, son teint pâle, et cette large bouche aux lèvres rouges et saillantes qu'animait souvent un étrange sourire. C'était elle qui soignait les malades, elle qui portait les secours aux pauvres, elle qui prenait dans ses bras les enfants du village et qui habillait leurs poupées. Mais à mesure qu'elle avançait en âge, chacun était plus frappé de la voir toujours rester silencieuse, comme s'il lui eût été impossible d'exprimer en paroles la profonde gaieté juvénile qui se reflétait dans ses yeux. Elle se taisait, répondant à peine d'un signe de tête aux questions des siens, s'enfuyant dès qu'un étranger approchait de la maison. Jamais elle ne prenait part, comme ses sœurs, aux leçons du dimanche, jamais elle ne parlait aux gens du pays.