Cette attitude finit par inquiéter la famille Brontë. On imagina, pour y remédier, d'envoyer de nouveau la jeune fille dans une pension. La pension, cette fois, était accueillante et gaie; Emily s'y trouvait avec sa sœur Charlotte et sous la direction d'une amie de celle-ci. Mais à peine y était-elle qu'elle se mit à dépérir, toujours muette, résignée, appliquée à ses devoirs: elle y serait morte, si Charlotte ne l'avait ramenée à Haworth. Un an après, nouvel exil. Emily prit une place d'institutrice à Halifax: elle y passa un hiver, puis s'en revint à ses bruyères, incapable décidément de jamais trouver de l'emploi en dehors de la maison paternelle.
De 1837 à 1842, Emily resta seule à Haworth, avec son père et sa tante. Elle s'occupait du ménage, soignait la vieille servante Tabby, qui s'était cassé la jambe, surveillait l'éducation de ses chiens, de ses chats et de ses poules, et, aux heures de liberté, courait parmi les bruyères, sous le vent qui soufflait. Pendant les vacances, la famille se réunissait, et la joyeuse vie d'autrefois recommençait. Personne autant qu'Emily ne paraissait s'y plaire.
Il y avait aussi, dans ces années, un desservant (curate) qui venait souvent dans la maison des Brontë et qui semble avoir fait sur Emily une impression assez vive. C'était un beau jeune homme plein de galanterie, et miss Ellen Nussey, l'amie des demoiselles Brontë, a raconté à miss Mary Robinson que sa présence au presbytère mettait dans les yeux d'Emily un éclat inaccoutumé.
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Le bonheur d'Emily devait être de peu de durée. En 1842, sur les instances de Charlotte, la pauvre fille se laissa mener à Bruxelles, où un maître de pension s'offrait à compléter son éducation, et notamment à lui apprendre le français. La compagnie de sa sœur n'empêcha pas ce séjour en Belgique d'être pour Emily un affreux exil. Comme partout et toujours, c'est elle qui là-bas parut la mieux douée, la plus intéressante et la plus belle des deux sœurs. «Sa faculté d'imagination était si vive, elle avait un tel art pour se représenter les scènes et les caractères, et son raisonnement était, en outre, si serré, que je la croyais destinée à l'avenir le plus haut.» C'est en ces termes que parlait d'elle, plus tard, le maître de pension bruxellois. Mais il se plaignait en même temps de cette nature sombre, concentrée, inabordable, qu'il lui avait vue tout le temps qu'il l'avait connue. Des dames anglaises qui habitaient aux environs de Bruxelles se trouvèrent forcées à rompre toutes relations avec les demoiselles Brontë, qu'elles avaient d'abord invitées chez elles: Emily ne leur disait pas un mot; elle restait des heures dans leur salon, immobile et les yeux baissés. Elle étudiait consciencieusement le français, le dessin, la musique; elle étonnait ses maîtres par la sûreté et la rapidité de ses progrès; mais sa tristesse de jour en jour s'aggravait. Elle n'avait d'autre consolation que d'écrire des vers, à l'insu de tous, et de lire Hoffmann, dont les noires inventions concordaient avec les rêves tragiques qu'elle portait en elle.
À l'hiver de 1843, miss Branwell, la tante, mourut, et Emily revint s'installer à Haworth, auprès de son père. Rien au monde, désormais, ne devait plus l'amener à quitter ses bruyères; mais il ne semble pas qu'elle y ait rapporté la joie intérieure qui l'avait remplie avant son exil. Elle n'avait plus aux durs travaux de la maison l'entrain de naguère. Des images, sans doute des projets de romans et de poèmes, se pressaient dans son cerveau: et peut-être s'affligeait-elle aussi de ce tempérament insociable qui l'empêchait, comme ses sœurs, de subvenir aux besoins de la famille; peut-être avait-elle un pressentiment des angoisses qui l'attendaient.
Ces angoisses devaient commencer dès l'année suivante. Le frère bien-aimé, Branwell Brontë, après s'être fait chasser de vingt emplois pour son ivrognerie et sa négligence, avait enfin obtenu une place de précepteur dans une famille où sa sœur Anne était institutrice. Il y avait séduit la mère de son élève; la chose avait été découverte, et le jeune homme s'était enfui à Haworth, fou d'amour, désespéré, plein de rage contre le destin qui le séparait de cette femme passionnément désirée. Et, de retour chez son père, il n'eut d'autre soulagement que de s'enivrer sans relâche, joignant l'ivresse de l'opium à celle de l'eau-de-vie. Ses sœurs Charlotte et Anne, son père, tous les amis de la maison, se détournèrent de lui avec horreur. Seule, Emily le chérissait davantage à mesure qu'elle le voyait plus misérable. Tous les soirs, pendant des années, elle resta seule debout dans la maison jusqu'au milieu de la nuit, parfois jusqu'au matin, pour attendre le retour de son frère, qui s'attardait dans les tavernes. Ses sœurs, son père, tous les siens dormaient: elle veillait, se distrayant à lire ou à écrire, mais davantage encore, sans doute, à rêver devant les cendres éteintes. Elle guettait le bruit des pas du malheureux, elle allait à sa rencontre, le conduisait à sa chambre, subissait sans impatience ses injures et ses imprécations. Nul doute qu'elle ait copié d'après l'abrutissement de Branwell l'abrutissement d'Earnshaw, un des plus singuliers personnages de son roman; mais nul doute aussi, comme l'ajustement observé miss Robinson, que les confidences de ce fou éperdu d'amoureuse passion lui aient servi à concevoir les éclats sauvages de l'amour d'Heathcliff.
C'est dans ces mornes nuits d'attente solitaire qu'elle écrivit quelques-uns de ses plus beaux poèmes. L'habitude d'écrire des vers en cachette, elle l'avait prise depuis longtemps: et lorsque jadis son frère et Charlotte l'encombraient de détails sur l'envoi qu'ils avaient fait de leurs médiocres vers aux célébrités du jour et sur les réponses qu'ils en avaient reçues, personne ne se doutait qu'elle aussi avait des vers qu'elle aurait pu montrer, de véritables vers, débordant d'une étonnante frénésie lyrique.
C'est Charlotte qui, par hasard, dans l'automne de 1845, découvrit le cahier des poèmes de sa sœur. Celle-ci fut d'abord très fâchée de cette indiscrétion: on la força pourtant à laisser joindre ses vers à ceux de ses deux sœurs dans un recueil qu'on voulait publier. Le recueil parut. Charlotte ne manqua pas de l'envoyer à tous ceux qui, dans les trois royaumes, pouvaient rendre compte d'un livre. Mais personne, ou à peu près, ne rendit compte de ce livre-là; seuls, deux ou trois petits journalistes signalèrent des vers d'un certain Ellis Bell (c'était le pseudonyme d'Emily) comme se distinguant des vers qui les entouraient par un accent assez nouveau.
Il n'y a en effet aucun rapport entre les vers d'Ellis Bell et ceux de ses deux sœurs. La facture y est souvent un peu embarrassée, mais les sentiments sont d'une originalité si profonde que je ne connais pas de poèmes anglais ayant une saveur aussi absolument personnelle. Un seul sujet, à dire vrai: le désir de mourir; mais, à l'appui de ce sujet, une façon de philosophie panthéiste et pessimiste, des images d'une noblesse superbe et le plus étrange accent de morne tristesse découragée que l'on puisse imaginer.