—Eh bien, je lui ai dit de prendre garde, dit le médecin, et il aura à supporter la conséquence d'avoir négligé mon avertissement. N'a-t-il pas été intime avec M. Heathcliff, ces temps derniers?

—Heathcliff vient souvent à la Grange, répondis-je, bien que ce soit plutôt parce que la maîtresse l'a connu autrefois que parce que le maître aime sa compagnie. Mais à présent, il est débarrassé de l'embarras de venir, et cela à cause de certaines aspirations présomptueuses vers Miss Linton. J'ai peine à croire qu'on le reçoive de nouveau.

—Et est-ce que Miss Linton lui a tourné le dos?

—Je ne suis pas dans sa confidence, répondis-je, répugnant à continuer ce sujet.

—Non, c'est une personne renfermée, remarqua-t-il en secouant la tête; elle ne prend avis que d'elle-même. Mais elle est réellement une petite folle. Je tiens d'une bonne autorité que, la nuit passée, elle et Heathcliff se promenaient dans la plantation derrière votre maison, vers deux heures; et il la pressait de ne pas rentrer dans la maison, mais de monter sur son cheval et de partir avec lui. Celui qui m'a rapporté ce fait m'a dit que la jeune fille n'avait pu faire cesser ses instances qu'en donnant sa parole d'honneur d'être prête lors du prochain rendez-vous; quand il doit avoir lieu, on ne l'a pas entendu; mais vous devez presser M. Linton de faire bonne garde.

Ces nouvelles ajoutèrent à mes frayeurs; je dépassai Kenneth, et c'est en courant que je fis la plus grande partie du chemin de retour. Le petit chien aboyait dans le jardin. Je perdis une minute pour lui ouvrir la porte, mais au lieu d'aller vers la maison, il continua à courir çà et là, reniflant l'herbe, et il se serait enfui sur la route si je ne l'avais pas saisi et emporté avec moi. En entrant dans la chambre d'Isabella, je vis mes soupçons confirmés; la chambre était vide. Si j'avais pu la prévenir il y a quelques heures, la maladie de Madame Linton aurait peut-être arrêté sa démarche irréfléchie. Mais à présent, que faire? Il y avait bien une possibilité de les surprendre en se mettant aussitôt à leur poursuite; mais moi-même je ne pouvais les poursuivre, et je n'osais pas mettre la maison en émoi, la remplir de confusion, et encore moins dévoiler la chose à mon maître, absorbé qu'il était dans l'autre malheur, et n'ayant plus de cœur de reste pour celui-là. Je ne vis rien d'autre à faire que de me taire et de laisser prendre aux choses leur cours naturel; et lorsque Kenneth arriva, je me fis de mon mieux une contenance pour aller l'annoncer. Catherine couchée dormait d'un sommeil agité; son mari avait réussi à calmer l'excès de frénésie; maintenant il était appuyé au-dessus de l'oreiller, observant toutes les ombres et tous les changements de sa figure.

Le médecin, après avoir examiné le cas, exprima l'espoir d'une issue favorable, si seulement nous pouvions maintenir autour de la malade une tranquillité parfaite et constante. Mais il me dit ensuite à moi que le danger qui menaçait n'était pas autant la mort que la folie définitive.

Je ne fermai pas l'œil de cette nuit, non plus que M. Linton. Nous ne nous étions pas couchés. Le lendemain matin les domestiques se levèrent avant l'heure habituelle, marchant à travers la maison d'un pas furtif, et échangeant des murmures quand ils se rencontraient. Chacun était debout, excepté Miss Isabella, et l'on commença à s'étonner de la durée de son sommeil. Son frère me demanda si elle n'était pas levée et parut impatient de la voir, froissé aussi du peu d'anxiété qu'elle montrait pour l'état de sa belle-sœur. Je tremblai à l'idée qu'il pouvait m'ordonner d'aller la chercher; mais le ciel m'épargna l'angoisse d'être la première à révéler sa fuite. Une des servantes, une fille insouciante qui était allée de bonne heure faire une commission à Gimmerton, arriva toute essoufflée dans la chambre, la bouche ouverte, criant:

—Oh chère, chère! Qu'est-ce qui va nous arriver maintenant! Maître, maître, notre jeune dame...

—Taisez-vous! lui criai-je, enragée de cette attitude bruyante.