Joyeusement, je mis à profit cette nouvelle; et je n'étais pas encore assise dans une chaise auprès du feu que déjà je m'endormis. Mon sommeil fut profond et doux, bien que trop court. Car Heathcliff me réveilla: il venait de rentrer, et me demanda, dans son aimable manière, ce que je faisais là. Je lui expliquai la raison de ma longue attente, et comme quoi il avait la clé de notre chambre dans sa poche. L'adjectif notre parut l'offenser mortellement. Il jura que ce n'était pas la mienne, ne le serait jamais, qu'il aimerait mieux.... Mais je ne puis vous répéter son langage, ni vous décrire sa conduite habituelle: il est ingénieux et infatigable dans son effort à me faire horreur. Quelquefois il m'étonne avec une intensité qui efface mes craintes; mais je vous assure qu'un tigre ou un serpent venimeux ne me produirait pas une terreur égale à celle qu'il me cause. C'est lui qui m'a annoncé la maladie de Catherine, accusant mon frère de l'avoir causée, me promettant que j'aurai à souffrir à la place d'Edgar jusqu'à ce qu'il trouve une prise directe sur lui.
Je le hais, je suis malheureuse, j'ai été folle. Prenez bien garde de souffler un mot de tout cela à qui que ce soit à la Grange. Je vous attendrai tous les jours, ne me faites pas défaut.
ISABELLA.
[CHAPITRE XI]
Sitôt cette lettre lue, je m'en allai trouver le maître, et je l'informai que sa sœur, arrivée aux Heights, venait de m'envoyer une lettre pour m'exprimer son chagrin de la maladie de Madame Linton, et en même temps son ardent désir de le voir; je lui dis aussi qu'Isabella le priait de lui faire parvenir par mon entremise un gage de son pardon.
—De mon pardon! s'écria Linton, mais je n'ai rien à lui pardonner, Ellen. Vous pouvez aller cette après-midi à Wuthering Heights, si vous voulez, et dire que je ne suis pas irrité, mais affligé de l'avoir perdue; d'autant plus que je ne puis croire qu'elle soit jamais heureuse. Pourtant, il est tout à fait hors de question que j'aille la voir jamais; nous sommes séparés pour la vie; et si elle veut réellement m'obliger, qu'elle persuade au vilain qu'elle a épousé de quitter ce pays.
—Et vous ne voudriez pas lui écrire un petit mot, monsieur? demandai-je d'un ton suppliant.
—Non, répondit-il, c'est inutile. Je n'aurai pas plus de communication avec la famille d'Heathcliff que sa famille à lui avec la mienne.
La froideur de M. Edgar me peina extrêmement; et tout le long du chemin je me demandai comment j'arriverais à répéter ces paroles en leur donnant un air plus cordial. Je crois bien qu'Isabella me guettait depuis le matin; je la vis regarder par la fenêtre, tandis que je remontais le jardin, et je lui fis signe de la tête, mais elle se retira aussitôt comme si elle avait peur d'être remarquée. J'entrai sans frapper. Je ne pouvais pas imaginer une scène aussi lugubre et affreuse que celle que présentait cette maison jadis si gaie! Je dois avouer que si j'avais été à la place de la jeune dame, j'aurais au moins balayé le foyer et essuyé les tables avec un torchon. Mais elle était déjà envahie de l'esprit contagieux de négligence qui l'entourait. Sa jolie figure était blême et hagarde; ses cheveux dépeignés, avec quelques boucles qui pendaient, et d'autres enroulées autour de sa tête. Il est probable qu'elle n'avait pas touché à sa toilette de la veille. Hindley n'était pas là. M. Heathcliff était assis à table, retournant quelques papiers dans son portefeuille, mais dès qu'il me vit il se leva, me demanda d'une façon amicale comment j'allais, et m'offrit une chaise. Il était dans la maison la seule créature qui eut un air décent, jamais même il n'avait eu meilleure apparence. Les circonstances avaient si profondément altéré leurs positions que lui aurait certainement semblé à un étranger un parfait gentleman, et sa femme tout à fait une petite souillon. Elle s'avança vers moi avec empressement, et me tendit une main pour prendre la lettre attendue. Et comme je faisais: non, d'un signe de tête, elle ne me comprit pas, me rejoignit dans un coin où j'étais allée déposer mon bonnet et me pria tout bas de lui donner de suite ce que j'avais apporté. Heathcliff devina le sens de sa manœuvre, et me dit:
—Si, comme c'est certain, vous avez apporté quelque chose pour Isabella, donnez-le-lui. Inutile d'en faire un secret, il n'y a pas de secrets entre nous.