Le batelier qui, depuis des siècles, transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place, se retrouve dans le conte hessois le Diable aux trois cheveux d'or (Grimm, no 29) et dans diverses variantes de ce thème. Ainsi, chez les Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 40), en Norwège (Asbjœrnsen, t. I, no 5), en Allemagne (Meier, no 73; Prœhle, II, no 8), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 70).
***
A partir de l'arrivée du prince chez l'ogre, notre conte entre tout à fait dans le thème de l'Oiseau d'or. La plupart des éléments de ce thème s'y retrouvent, mais autrement groupés. Ainsi, l'ogre de notre conte résume en sa personne les divers rois possesseurs des êtres merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'oiseau vert remplace l'oiseau d'or ou l'oiseau de feu, et, quand le renard dit au «petit bossu» de prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus laide mule, c'est là certainement un souvenir altéré de la recommandation faite au prince, dans la forme originale du thème, de se garder de retirer l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval merveilleux une selle d'or. Le cheval merveilleux lui-même est devenu, dans notre conte, la mule qui fait sept lieues d'un pas[231]. Enfin la princesse qui est retenue dans le château de l'ogre, c'est la princesse aux cheveux d'or du thème primitif. Quant à l'eau qui rajeunit, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du thème de l'Eau de la vie avec celui de l'Oiseau d'or, elle devait naturellement figurer en plus à cet endroit du récit.
Le jugement que les deux frères du «petit bossu» rendent sans le savoir contre eux-mêmes termine aussi plusieurs contes étrangers, mais des contes différents du nôtre pour l'ensemble du récit. Voir, par exemple, les contes allemands nos 13 et 135 de la collection Grimm, un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 11 et 13), un conte grec moderne (Simrock, appendice, no 3), etc.
***
En Orient, nous avons plusieurs rapprochements à faire. On y trouvera sans doute nombre de détails qui se rapportent moins à notre conte, dans sa forme actuelle, qu'à ses deux thèmes principaux, dans leur pureté, le thème de l'Oiseau d'or et celui de l'Eau de la vie (ce dernier surtout); mais on n'aura pas de peine à y reconnaître non seulement l'idée générale de notre Petit Bossu,—l'expédition de plusieurs princes qui vont chercher pour le roi leur père un objet merveilleux, le succès du plus jeune et la trahison des aînés, à la fin punie,—mais encore, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces récits orientaux, plusieurs des traits les plus caractéristiques de notre conte: ainsi, nous y verrons le plus jeune prince dédaigné par son père; les frères aînés faisant des dettes, réduits à la misère et retenus prisonniers, puis délivrés par le jeune prince; celui-ci jeté par eux dans un puits, etc.
Prenons d'abord la grande collection de contes, chants et poèmes des Tartares de la Sibérie méridionale, qui a été publiée par M. W. Radloff et déjà citée plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume concernant les Kirghiz, à côté des chants et récits non écrits, quelques poèmes formant dans le pays une sorte de littérature. Dans l'un de ces poèmes (t. III, p. 535 seq.), trois princes se mettent en route ensemble pour aller chercher certain rossignol, que leur père a vu en songe. Arrivés à un endroit où trois chemins s'ouvrent devant eux, ils se séparent. Le plus jeune, Hæmra, devient l'époux d'une péri (sorte de fée), et, avec l'aide de celle-ci, il parvient à prendre l'oiseau merveilleux. Comme il s'en retourne, il rencontre dans une auberge ses deux frères, devenus valets de cuisine[232]; il paie leurs dettes et les emmène avec lui. En chemin, ses frères lui crèvent les yeux et le jettent dans un puits. Le rossignol qu'ils rapportent à leur père révèle à celui-ci le sort de Hæmra. Le poème s'arrête court: on s'attendait à voir reparaître la péri, qui avait donné à Hæmra, pour qu'il pût l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.
Dans un conte tartare de la même collection (t. IV, p. 146), trois princes partent aussi à la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus jeune seul se montre charitable envers un loup, qui lui indique où est l'oiseau et ce qu'il doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le thème de l'Oiseau d'or, une série d'entreprises (enlever des chevaux, une guitare d'or, une jeune fille), entreprises auxquelles le prince est condamné pour avoir oublié les recommandations du loup. Il manque dans ce conte tartare la trahison des frères aînés.
Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 235), qui se rattache étroitement, comme le conte tartare, au thème de l'Oiseau d'or. Oiseau merveilleux, à la recherche duquel partent trois princes, fils des trois femmes d'un roi; conseil donné au troisième, fils d'une négresse, par une vieille qui remplace ici le loup ou le renard; désobéissance du prince, lequel est obligé, en conséquence, d'aller chercher le cheval du prince des génies et ensuite la fille de l'ogresse: toute la marche du récit est identique dans les deux contes. Dans le conte kabyle, la trahison des deux frères du héros ne consiste pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils coupent la corde après l'y avoir descendu et s'être emparés de sept femmes, prisonnières d'un ogre, que le héros avait délivrées et qu'il avait fait remonter par ses frères. Toute la fin de ce conte se rapporte au thème de la descente dans le monde souterrain, dont nous avons traité dans les remarques de notre no 1 Jean de l'Ours. (Comparer les remarques de notre no 52, la Canne de cinq cents livres.)
La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner, nous fournit encore un conte (no 1) à rapprocher du nôtre. Si on laisse de côté un long épisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard, ce conte peut se résumer très brièvement. Le commencement est celui du poème kirghiz; seulement, à la place du rossignol, il y a un «cheval de mer». C'est avec l'aide d'une vieille géante, sorte d'ogresse, dont il a su gagner la bienveillance, que le plus jeune prince parvient à se rendre maître du cheval et aussi d'une fille du roi de la mer. A son retour, en passant dans une ville, il trouve ses frères réduits à la misère et devenus valets, l'un chez un boulanger, l'autre chez un boucher. Il les prend avec lui; mais ceux-ci, envieux, s'arrangent de façon à le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et, à sa vue, ses frères prennent la fuite pour ne plus revenir.