Il est curieux de voir comment le thème de l'Oiseau d'or s'est modifié dans notre conte.

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L'introduction se rattache aux contes du type de l'Eau de la vie. Notons ici, comme lien entre les contes des deux types, un conte allemand du type de l'Oiseau d'or (Wolf, p. 230), dans lequel les princes s'en vont à la recherche d'un oiseau dont le chant doit guérir le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)

L'épisode du berger envers lequel les deux frères aînés sont impolis et peu complaisants appartient encore au thème de l'Eau de la vie, ou du moins se retrouve comme idée dans plusieurs contes allemands de ce type, dans lesquels les deux princes répondent grossièrement à un nain ou à un vieillard (Grimm, no 97; Simrock, no 47; Meier, no 5). Comme forme, il correspond à un passage d'un conte de Mme d'Aulnoy, tout différent pour le reste, Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné, où la plus jeune des filles d'un vieux seigneur aide une bergère à retirer sa brebis d'un fossé.—Dans le conte allemand de la collection Wolf, c'est envers un ours (qui tient ici la place du renard) que les deux princes se montrent impolis; ce qui, sur ce point encore, rapproche les contes des deux types. Ordinairement, dans les contes du type de l'Oiseau d'or, les deux frères aînés tirent sur le renard, et le plus jeune seul en a pitié. Notre conte présente successivement les deux épisodes; mais, dans le second, il ne met pas en scène les frères aînés.

Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les dons que le «petit bossu» reçoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il y a de quoi boire et manger est évidemment une altération de la serviette merveilleuse de notre no 4, Tapalapautau, serviette qui se couvre de mets au commandement.—Les flèches qui ne manquent pas leur but et le flageolet qui fait danser se retrouvent également associés dans un conte allemand (Grimm, III, p. 192), dans un conte flamand (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 24), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 7) et dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, I, p. 48). Comparer la sarbacane et le violon du no 110 de la collection Grimm.

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L'épisode de l'homme mort que le «petit bossu» fait enterrer appartient au thème bien connu du Mort reconnaissant, que M. Benfey a étudié dans son introduction au Pantchatantra (t. I, p. 221, et t. II, p. 532), M. Kœhler dans des revues allemandes (Germania, t. III, p. 199 seq.; Orient und Occident, t. II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la Romania (1874, p. 191), à propos d'un récit du Novellino italien. Ce conte du Mort reconnaissant, très répandu en Europe, a été aussi recueilli en Arménie; il forme le sujet de plusieurs récits et poèmes du moyen-âge.

Ce qui explique comment ce thème s'est introduit dans notre conte et combiné avec le thème de l'Oiseau d'or, c'est que, dans plusieurs de ses formes, il présente une certaine parenté avec ce dernier thème. En d'autres termes, il existe dans les deux thèmes des éléments communs qui les rattachent l'un à l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un romance espagnol qui a pour fond le thème du Mort reconnaissant (R. Kœhler, Orient und Occident, loc. cit., p. 323): Un jeune marchand vénitien, se trouvant à Tunis, rachète le corps d'un chrétien auquel un créancier refusait la sépulture. En même temps, il procure la liberté à une esclave chrétienne, qu'il épouse, une fois de retour à Venise, bien qu'elle refuse de faire connaître son origine. Peu de temps après, un capitaine de vaisseau l'invite à venir avec sa femme lui rendre visite sur son navire, et il le fait jeter à la mer. Le Vénitien est sauvé, grâce à une planche à laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un ermite qui plus tard l'envoie sur le rivage, où il trouve un vaisseau. Le capitaine de ce vaisseau le débarque en Irlande et le charge de remettre une lettre au roi. Dans cette lettre il est dit que le porteur est un grand médecin, qui, par sa seule vue, guérira la princesse malade. Celle-ci, en effet, est la femme du Vénitien, et, en le reconnaissant, elle recouvre la santé. Il est ensuite expliqué que la planche, l'ermite et le capitaine du second vaisseau, étaient l'âme du mort dont le Vénitien a fait enterrer le corps.—Ainsi, dans ce conte comme dans notre Petit Bossu, le héros est jeté à l'eau par un envieux qui lui enlève une princesse délivrée par lui, et, plus tard, il guérit par sa seule vue la princesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas étonnant que les deux thèmes, voisins sur plusieurs points, se soient fusionnés.—Dans le conte lorrain, le renard n'est autre qu'une incarnation de l'homme mort, qui sert le prince par reconnaissance. Si le conte était bien conservé, le mort finirait par se faire connaître à son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernière fois. Cette interprétation, qui nous était venue à l'esprit en étudiant pour la première fois notre conte, est maintenant une certitude: dans trois contes, qui se rattachent au thème de l'Oiseau d'or, un conte basque (Webster, p. 182), un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 1), et un conte portugais du Brésil (Roméro, no 10), il est dit expressément que le renard qui secourt le prince est l'«âme» d'un homme mort que, comme dans notre conte, le prince a fait enterrer. Comparer encore un conte toscan (Nerucci, no 52), se rattachant aussi au thème de l'Oiseau d'or et dans lequel l'âme de l'homme mort prend la forme d'un lièvre.

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