Un jour qu'on passait près d'un puits qui avait bien cent pieds de profondeur, les deux aînés dirent à leur frère: «Regarde, quel beau puits!» Et, tandis qu'il se penchait pour voir, ils le poussèrent dedans, prirent l'eau qui rajeunit, et emmenèrent la princesse, la mule et l'oiseau. Quand on arriva au château, la princesse était languissante, la mule et l'oiseau étaient tristes. On mit la mule dans une vieille écurie, l'oiseau dans une vieille cage. L'eau ne put rajeunir le roi; on la mit dans un coin avec les vieilles drogues.
Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de grands cris; le renard accourut et descendit dans le puits. «Je t'avais bien dit de ne tirer personne de la peine! Je vais pourtant t'aider à sortir d'ici; tiens bien ma queue.» Le jeune homme fit ce qu'il lui disait, et le renard grimpa; il allait atteindre le haut, quand la queue se rompit et le jeune homme retomba au fond du puits. Le renard rattacha sa queue en la frottant avec de la graisse et prit le prince sur son dos. Une fois dehors, il le redressa, et le jeune homme, débarrassé de sa bosse, devint un prince accompli.
Il se rendit au château du roi son père et se fit annoncer comme grand médecin, disant qu'il guérirait le roi et la princesse. Il entra d'abord dans l'écurie: aussitôt la mule reprit son beau poil et se mit à hennir; il s'approcha de l'oiseau: celui-ci reprit son beau plumage et se mit à chanter. Il donna à son père de l'eau qui rajeunit: le roi redevint jeune sur le champ et sortit du lit où il était malade. Rien qu'en voyant le jeune homme, la princesse revint à la santé. Alors le prince se fit reconnaître de son père et lui apprit ce qui s'était passé; puis l'oiseau parla à son tour et raconta toute l'histoire.
Les fils aînés du roi étaient à la chasse. Le roi fit cacher leur jeune frère derrière la porte, et, quand ils arrivèrent, il leur dit: «Je viens d'apprendre une singulière aventure qui s'est passée dans une ville de mon royaume: trois jeunes gens se promenaient ensemble au bord d'un lac, deux d'entre eux jetèrent leur compagnon dans ce lac. Rendez un jugement de Salomon: quel châtiment méritent ces hommes?—Ils méritent la mort.—Malheureux! vous l'avez donc aussi méritée! Vous ne serez pas jetés dans l'eau, mais vous serez brûlés.» La sentence fut exécutée. On fit ensuite un grand festin, et le jeune prince épousa la princesse.
REMARQUES
Notre conte présente, pour l'ensemble, mais traité d'une façon originale, un thème que nous appellerons, si l'on veut, à cause du conte hessois bien connu de la collection Grimm (no 57), le thème de l'Oiseau d'or, auquel sont venus se joindre divers autres éléments.
Rappelons en quelques mots ce thème de l'Oiseau d'or, dans sa forme la plus habituelle: Les trois fils d'un roi partent successivement à la recherche d'un oiseau merveilleux que leur père veut posséder. Les deux aînés se montrent peu charitables à l'égard d'un renard (ou parfois d'un loup, ou d'un ours): ils refusent de lui donner à manger, ou ils tirent sur lui, malgré ses prières. Arrivés dans une ville, ils se laissent retenir dans une hôtellerie, font des dettes et sont mis en prison. Le plus jeune prince, qui a été bon envers le renard, reçoit de celui-ci l'indication des moyens à prendre pour s'emparer de l'oiseau qui est dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les instructions du renard, et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa liberté et de plus l'oiseau, s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la possession d'un autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre les mains des gardiens du cheval, et il doit aller chercher pour ce second roi certaine jeune fille que le roi veut épouser. Cette fois il ne s'écarte pas des conseils du renard. Il s'empare de la jeune fille, et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau. Comme il s'en retourne vers le pays de son père, il rencontre ses frères qu'on va pendre; il les délivre malgré le conseil que le renard lui avait donné de ne pas acheter de «gibier de potence». (Tout cet épisode n'existe que dans certaines versions.) Pour récompense, ses frères se débarrassent de lui (dans plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui enlèvent l'oiseau, le cheval et la jeune fille. Le renard le sauve; le jeune homme revient chez le roi son père, et ses frères sont punis.
Ce thème se retrouve, plus ou moins complet, dans un assez grand nombre de contes, qui ont été recueillis en Allemagne (Grimm, no 57; Wolf, p. 230), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 7), chez les Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 285), chez les Valaques (Schott, no 26), en Russie (Ralston, p. 286), en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 364), en Ecosse (Campbell, no 46), en Irlande (Kennedy, II, p. 47), etc.
Le thème de l'Oiseau d'or a une grande affinité avec un autre thème qui est développé dans le conte no 97 de la collection Grimm (l'Eau de la vie) et dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, no 5; Simrock, no 47; Knoop, pp. 234 et 236); dans des contes autrichiens (Vernaleken, nos 52 et 53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 225), un conte suédois (Cavallius, no 9), un conte écossais (Campbell, no 9), un conte lithuanien (Schleicher, p. 26), un conte polonais (Tœppen, p. 154), un conte toscan (Comparetti, no 37), un conte sicilien (Gonzenbach, no 64), un conte portugais du Brésil (Roméro, no 25), etc.
Dans tous ces contes, trois princes vont chercher pour leur père l'eau de la vie ou un fruit merveilleux qui doit le guérir, et c'est le plus jeune qui réussit dans cette entreprise. Dans plusieurs,—notamment dans des contes allemands, dans les contes autrichiens, le conte lithuanien et le conte italien,—les deux aînés font des dettes, et ils sont au moment d'être pendus, quand leur frère paie les créanciers (dans des contes allemands et dans les contes autrichiens, malgré l'avis que lui avait donné un ermite, un nain ou des animaux reconnaissants, de ne pas acheter de «gibier de potence»). Il est tué par eux ou, dans un conte allemand (Meier, no 5), jeté dans un grand trou; mais ensuite il est rappelé à la vie dans des circonstances qu'il serait trop long d'expliquer.