Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas, appela son second fils et lui demanda d'aller lui chercher l'eau qui rajeunit. Il lui donna un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, couvert de perles et de diamants; le jeune homme monta dedans et partit. Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger, qui lui dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?—Pour qui me prends-tu?» répondit le prince; «il ne fallait pas l'y laisser aller.» Il arriva à Pékin, où il logea dans la même hôtellerie que son frère; lui aussi, il eut bientôt des amis et ne songea plus à aller plus loin.
Le roi l'attendit un an, et, ne le voyant pas revenir, il se dit: «Je n'ai plus d'enfants! Qui donc aura ma couronne?» Il ne pensait pas plus au petit bossu que s'il n'eût pas été de ce monde. Cependant celui-ci tomba malade. On fit venir un médecin; le jeune prince lui dit qu'il était malade de chagrin, de voir que son père ne l'aimait pas, et qu'il voudrait bien voyager. Le médecin rapporta ces paroles au roi, qui vint voir son fils. «Mon père,» lui dit le petit bossu, «je voudrais aller chercher l'eau qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frères: je la rapporterais.—Tu iras si tu veux», répondit le roi. Il lui donna un vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui n'avait que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y ajouta quelque chose, et voilà le prince parti.
Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?—Volontiers,» dit le prince. Et il aida le berger à dégager son mouton. Quand il se fut éloigné, le berger, songeant qu'il ne lui avait rien donné pour sa peine, le rappela et lui dit: «Prince, j'ai oublié de vous récompenser. Tenez, voici des flèches: tout ce que ces flèches perceront sera bien percé. Voici un flageolet: tous ceux qui l'entendront danseront.»
Le prince poursuivit son chemin et arriva à Pékin. Quand il passa devant l'hôtellerie où logeaient ses frères, ceux-ci, qui étaient sur le perron, eurent honte de lui et rentrèrent dans la maison. Le pauvre petit bossu descendit dans une méchante auberge où il détela son cheval lui-même; puis il prit avec lui un homme de peine pour lui montrer la ville. En se promenant, il vit un homme mort qu'on avait laissé là sans l'enterrer. «Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme?» demanda-t-il.—«C'est parce qu'il avait beaucoup de créanciers et qu'il n'a pu les payer.—En payant pour lui, pourrait-on le faire enterrer?—Oui, certainement.»
Le prince fit venir les créanciers, paya les dettes de l'homme mort et donna de l'argent pour le faire enterrer; ensuite il continua son voyage. Un jour, une bonne vieille le reçut dans sa maisonnette et lui donna à boire et à manger; il la paya généreusement, puis s'en alla plus loin.
Quand il eut fait encore deux cents lieues, tout son argent se trouva dépensé, et il n'avait plus rien à manger; son cheval était encore plus heureux que lui: il pouvait au moins brouter un peu d'herbe le long du chemin. Un renard vint à passer; le prince allait lui décocher une de ses flèches, quand le renard lui cria: «Malheureux! que vas-tu faire? tu veux me tuer!» Le prince, saisi de frayeur, remit sa flèche dans le carquois. Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se trouvait de quoi boire et manger et lui dit: «Tu cherches l'eau qui rajeunit? elle est dans ce château, bien loin là-bas. Le château est gardé par un ogre, par des tigres et par des lions. Pour y arriver, il faut passer un fleuve; sur ce fleuve tu verras une barque qu'un homme conduit depuis dix-huit cents ans. Aie soin d'entrer dans la barque les pieds en avant, car si tu y entrais les pieds en arrière[230], tu prendrais la place de l'homme pour toujours. Arrivé au château, ne te laisse pas charmer par la magnificence que tu y trouveras. Tu verras dans l'écurie des mules ornées de lames d'or, prends la plus laide; tu verras aussi deux oiseaux verts, prends le plus laid.»
Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant et arriva au château; il allait prendre la mule et l'oiseau quand l'ogre rentra. «Que fais-tu ici?» lui dit l'ogre. Le prince s'excusa, s'humilia devant lui, lui demanda grâce. L'ogre lui dit: «Je ne te mangerai pas; tu es trop maigre.» Il lui donna à boire et à manger, et le prince resta au château, où il avait tout à souhait. L'ogre l'envoya combattre ses ennemis, des bêtes comme lui; le prince, grâce à ses flèches, gagna la bataille et rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et toujours il fut vainqueur.
Or il y avait au château une princesse que l'ogre voulait épouser, mais qui ne voulait pas de lui. Un jour que le prince venait de gagner une grande bataille, il eut l'idée de jouer un air sur son flageolet. La princesse était à table avec l'ogre; en entendant le flageolet merveilleux, ils se mirent à danser ensemble, sans savoir d'abord d'où venait cette musique. Quand l'ogre vit que c'était le prince qui jouait, il le fit venir à table et lui dit: «Demande-moi ce que tu désires: je te l'accorderai.» Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas son congé. «Je demande,» dit le prince, «ce qu'il y a de plus beau ici, et la permission de faire trois fois le tour du château.» L'ogre y consentit. Il y avait dans le château de l'or à ne savoir où le mettre, mais le prince n'y toucha pas; il prit le plus laid des deux oiseaux verts et la plus laide mule, qui faisait sept lieues d'un pas, sans oublier une fiole de l'eau qui rajeunit; puis il fit monter sur la mule la princesse qui était d'accord avec lui. Au lieu de faire trois fois le tour du château, il ne le fit que deux fois et s'enfuit avec la princesse. L'ogre, s'en étant aperçu, courut à leur poursuite, mais il ne put les atteindre.
Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui lui dit: «Si tu vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en tirer.» Un peu plus loin, il fut très bien reçu par la bonne vieille dans sa maisonnette; enfin il arriva à Pékin avec la princesse. Sur une des places de la ville il y avait une potence dressée. «Pour qui cette potence?» demanda le prince. On lui dit que c'était pour deux jeunes étrangers qu'on devait pendre ce jour-là. En ce moment on amenait les condamnés; il reconnut ses frères. Il demanda quel était leur crime. «C'est,» lui dit-on, «qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer.» Le jeune homme réunit les créanciers, les paya et délivra ses frères, puis ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur père. Le petit bossu avait donné à son frère aîné la mule, à l'autre l'oiseau vert et l'eau qui rajeunit, il avait gardé pour lui la princesse. Ses frères n'étaient pas encore contents; ils cherchaient ensemble le moyen de le perdre, et la princesse, qui voyait leur jalousie, s'en affligeait.