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Il serait trop long d'indiquer ici les diverses séries d'êtres qui prennent part à l'action. Nous avons déjà cité, à cet égard, le conte portugais; nous dirons un mot du conte grec moderne, nous réservant de donner d'autres spécimens à l'occasion de notre variante no 74, la Petite Souris: Grain de Poivre ayant péri dans le chaudron, le vieux et la vieille qui l'élèvent chez eux, puis une colombe, un pommier, une fontaine, la servante de la reine, la reine et le roi, prennent le deuil chacun à sa manière. A la fin, le roi dit à son peuple: «Le cher petit Grain de Poivre est mort; le vieux et la vieille se désolent; la colombe s'est arraché les plumes; le pommier a secoué toutes ses pommes; la fontaine a laissé couler toute son eau; la servante a cassé sa cruche; la reine s'est rompu le bras, et moi, votre roi, j'ai jeté ma couronne par terre. Le cher petit Grain de Poivre est mort.»
On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionnés plus haut (dans tous les contes français, excepté le second conte breton; dans le conte espagnol, le conte catalan, le conte roumain).—Le second conte breton a, comme notre conte, le bonhomme qui chauffe son four; là, le bonhomme, en apprenant la mort de la «râtesse», jette sa pelle dans le four.
Il est curieux de voir comme l'idée générale de ce conte s'est localisée à Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil à travers les rues du village et s'arrêter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au Grand-Four, le four banal, supprimé à l'époque de la Révolution.
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En Orient, un conte indien, tout à fait du genre de ces contes européens, a été recueilli dans le Pandjab (Indian Antiquary, 1882, p. 169;—Steel et Temple, p. 157). L'introduction est très particulière, mais elle présente le trait essentiel commun à presque tous les contes européens de ce genre que nous connaissons: le personnage dont tout le monde prend le deuil est tombé dans un liquide brûlant. Voici le résumé de ce conte indien: Un vieux moineau, qui trouve sa femme trop vieille, en prend une seconde, toute jeune. Grande désolation de la vieille qui, pendant les noces, s'en va gémir sur un arbre. Justement au-dessus de la branche où elle est perchée, est un nid en partie fait de lambeaux d'étoffe teinte. La pluie étant venue à tomber, l'étoffe déteint et dégoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi parée de brillantes couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande où elle s'est faite si belle. «Dans la cuve du teinturier.» La jeune va vite se plonger dans la cuve bouillante, d'où elle ne se tire qu'à grand'peine et à demi-morte. Le vieux moineau la trouve dans ce triste état et la prend dans son bec pour la rapporter au logis; mais, pendant qu'il vole au-dessus d'une rivière, sa vieille femme se met à se moquer de lui et de sa belle. Furieux, le moineau lui crie de se taire; mais, à peine a-t-il ouvert le bec, que sa bien-aimée tombe dans l'eau et s'y noie. Le vieux moineau, au désespoir, s'arrache les plumes et va se percher sur un pîpal. Le pîpal lui demande ce qui est arrivé, et, quand il le sait, il laisse tomber toutes ses feuilles[227]. Un buffle vient pour se mettre à l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus de feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se transmet de l'un à l'autre, la rivière où le buffle est allé boire pleure si fort qu'elle en devient toute salée; le coucou qui est venu se baigner dans la rivière, s'arrache un œil[228]; Bhagtu le marchand, près de la boutique duquel le coucou est venu se percher, perd la tête et sert tout de travers la servante de la reine; la servante revient au palais en jurant; la reine se met à danser jusqu'à ce qu'elle perde haleine; le prince prend un tambourin et danse aussi, et aussi le roi, qui gratte une guitare avec fureur[229]. Et tous les quatre, servante, reine, prince et roi, chantent ensemble ce refrain final: «La femme d'un moineau était peinte,—Et l'autre a été teinte [dans la cuve bouillante],—Et le moineau l'aimait.—Aussi le pîpal a-t-il laissé tomber ses feuilles,—Et le buffle, ses cornes;—Et la rivière est devenue salée;—Et le coucou a perdu un œil;—Et Bhagtu est devenu fou;—Et la servante s'est mise à jurer;—Et la reine s'est mise à danser,—Et le prince à tambouriner,—Et le roi à gratter la guitare.» «Telles furent, conclut le conte indien, les funérailles de la pauvre dame moineau.»
XIX
LE PETIT BOSSU
Il était une fois un roi qui avait trois fils, mais il n'y avait que les deux premiers qu'il traitât comme ses fils; le plus jeune était bossu et son père ne pouvait le souffrir; sa mère seule l'aimait.
Un jour, le roi fit appeler l'aîné et lui dit: «Mon fils, je voudrais avoir l'eau qui rajeunit.—Mon père, j'irai la chercher.» Le roi lui donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, et de l'or et de l'argent tant qu'il en voulut, et le jeune homme se mit en route.
Il avait fait deux cents lieues, lorsqu'il rencontra un berger qui lui dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?—Il ne fallait pas l'y laisser aller,» répondit le prince, «je n'ai pas de temps à perdre.» Etant arrivé à Pékin, il entra dans une belle hôtellerie, fit dételer ses chevaux et commanda un bon dîner. Il eut bientôt des amis et ne pensa plus à poursuivre son voyage.