Quelque temps après, le seigneur, passant par là, vit la femme de Richedeau assise devant sa porte. «Quoi!» dit-il, «c'est vous, madame Richedeau? je vous croyais morte et enterrée.—Monseigneur,» répondit-elle, «j'étais morte en effet, mais mon mari m'a soufflé dans l'oreille, et cela m'a fait revenir.—C'est bon à savoir,» pensa le seigneur; «il faudra que j'en fasse l'essai sur ma femme.» De retour au château, il n'eut rien de plus pressé que de tuer sa femme; ensuite il lui souffla dans l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler, la pauvre femme ne bougea pas.
Le seigneur, au désespoir, fit atteler sur le champ son carrosse, et partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On l'enchaîna et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le carrosse; puis on se remit en route et l'on arriva dans un pré, au bord d'un grand trou rempli d'eau. Richedeau fut déposé sur l'herbe; mais, au moment où on allait le jeter dans l'eau, les cloches sonnèrent la dernière laisse pour l'enterrement de la femme du seigneur. Celui-ci revint en toute hâte au château avec ses gens, afin de n'être pas en retard pour la cérémonie.
Richedeau, resté seul dans son sac au milieu du pré, se mit à dire à haute voix: «Pater, Pater.» Un berger, l'ayant entendu, s'approcha de lui et lui demanda: «Que fais-tu là, et qu'as-tu à dire Pater?» Richedeau répondit: «Je dois rester là-dedans jusqu'à ce que je sache le Pater, et je ne puis en venir à bout; on voudrait me faire curé.—Cela m'irait bien, à moi, d'être curé,» dit le berger; «je sais le Pater tout au long.—Eh bien!» dit Richedeau, «veux-tu te mettre à ma place?—Volontiers,» dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac, il y enferma le berger et partit avec les moutons.
Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater sans se lasser. Après l'enterrement, le seigneur revint au pré avec ses gens et leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans l'eau. Le pauvre berger eut beau crier: «Mais je sais mon Pater tout au long.» On ne fit pas attention à ses cris, et on le jeta dans le trou.
Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le seigneur le vit passer. «Comment,» lui dit-il, «tu n'es pas mort?—Non, monseigneur; il aurait fallu me jeter un peu plus loin.—Mais,» dit le seigneur, «où donc as-tu trouvé ces moutons?—Au fond de l'eau, monseigneur: à quelques pieds plus loin, on trouverait mieux encore. Oh! les beaux moutons! Si vous voulez, monseigneur, je vous les ferai voir.»
Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec lui. Quand ils furent arrivés au bord de l'eau, où se reflétait l'image des moutons: «Regardez,» dit Richedeau, «regardez, monseigneur, les beaux moutons que voilà!»
Aussitôt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre, et il se noya. Quant à Richedeau, il devint le seigneur du village.
REMARQUES
Comparer nos nos 10, René et son Seigneur; 49, Blancpied, et 71, le Roi et ses Fils.
***