On remarquera la lacune qui existe dans l'introduction. Rien n'explique comment le héros, un «pauvre homme», se trouve tout d'un coup en état de mesurer l'or au boisseau. Dans les autres contes analogues, la fortune du héros a diverses origines. Ainsi, un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) fait précéder l'histoire du boisseau d'une introduction voisine de celle de notre no 10, René et son Seigneur: Jean-Bête va vendre au marché une peau de vache. En passant dans une forêt, il est surpris par la nuit et monte sur un arbre, au pied duquel des voleurs viennent justement s'asseoir pour partager leur butin. Il laisse tomber la peau de vache; les voleurs croient que c'est le diable et s'enfuient. Jean-Bête ramasse les écus, et, de retour chez lui, voulant les mesurer, il emprunte le boisseau du seigneur. Celui-ci a mis de la poix au fond pour savoir ce que le pauvre homme pouvait avoir à mesurer. Quand il voit les pièces d'argent qui sont restées dans le boisseau, il court chez Jean-Bête et lui demande comment il a eu cet argent. «Je l'ai eu pour ma peau de vache.» Le seigneur fait tuer toutes ses vaches et en envoie les peaux au marché; mais personne ne veut en donner le prix exorbitant qu'il en demande. Alors il fait mettre Jean dans un sac pour qu'on le jette dans la rivière, etc.—Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 85), l'introduction est à peu près la même. Comme dans notre conte, le héros fait demander expressément au seigneur de lui prêter un boisseau «pour mesurer son argent».—Comparer un conte de l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, p. 461) et un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 128). Dans ce dernier, le héros trouve un trésor.
Dans un conte toscan (Nerucci, no 21), tout à fait du même genre pour l'introduction que le conte bourguignon et le conte breton, le détail du boisseau n'existe pas; mais, en revanche, ce conte présente un trait du conte lorrain qui manquait dans les contes précédents: Zufilo dit à ses deux frères, qui s'étonnent de lui voir tant d'argent, qu'il a vendu sa peau de vache à raison de deux sous le poil. (Les autres contes n'ont pas ce petit détail: le héros dit simplement qu'il a eu son argent comme prix de sa peau de vache.)
Mentionnons encore un conte lithuanien (Schleicher, p. 121) et un conte danois cité par M. Kœhler (Orient und Occident, II, p. 497), qui, l'un et l'autre, ont une introduction dans laquelle intervient la peau de vache, mais d'une tout autre façon que dans les contes précédents, et qui présentent ensuite l'épisode du boisseau.
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Nous avons dit, dans les remarques de notre no 10, René et son Seigneur, que les contes de cette famille se partagent en deux groupes. Dans le premier, celui auquel appartient ce no 10, le héros vend des objets auxquels il attribue des vertus merveilleuses. Dans le second, il ne vend rien à ses dupes, mais il a l'adresse de les amener à se faire le plus grand tort à elles-mêmes. C'est à ce second groupe que se rattache Richedeau.
Dans le plus grand nombre des contes de ce second type, se trouve, après une introduction qui motive de diverses façons l'enrichissement subit du héros, un passage où, comme dans notre conte, les dupes font tuer leurs vaches pour en vendre la peau. Nous mentionnerons, entre beaucoup d'autres, un conte écossais (Campbell, no 39), un conte irlandais (Hibernian Tales, p. 61), un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (Legrand, p. 177).
Plusieurs de ces contes ont, en outre, un second épisode où le héros, dont on a tué la mère, fait en sorte que ses ennemis tuent leur mère à eux. Ainsi, dans le conte écossais de la collection Campbell, les deux voisins de Domhnull, pour se venger de lui, jettent sa mère dans un puits. Domhnull retire le corps, le revêt de ses plus beaux habits et le porte à la ville, où il le dépose dans la cour du château royal, en lui donnant la posture d'une personne assise sur la margelle d'un puits. Ensuite il s'arrange de telle manière qu'une servante du roi heurte, sans le vouloir, la vieille femme et la fait tomber dans le puits; là dessus, grandes lamentations de Domhnull, qui obtient du roi cinq cents livres sterling d'indemnité. Revenu chez lui, il dit à ses deux ennemis qu'à la ville on donne beaucoup d'argent des vieilles femmes mortes. Les deux hommes s'empressent de tuer leurs mères; mais naturellement on ne leur donne rien du tout. Alors ils veulent jeter Domhnull à l'eau, etc.
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Un détail de Richedeau, qui ne se trouve pas dans notre no 10,—le passage où Richedeau montre au seigneur l'image des moutons se reflétant dans l'eau,—existe dans certains contes étrangers de cette famille: dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 127), dans un conte allemand (Prœhle, II, no 15). Comparer un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II, p. 288).—Ailleurs, dans des contes allemands (Grimm, no 61; Müllenhoff, p. 461), c'est l'image de nuages floconneux que le héros montre aux villageois, en leur faisant croire que ce sont des moutons.
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