Le petit poème du XIe ou peut-être du Xe siècle, que nous avons eu déjà occasion de rapprocher, pour l'ensemble, de notre no 10 (p. 114), a une introduction tout à fait analogue à celle de Richedeau: Un pauvre paysan ne possède qu'un bœuf. La bête étant venue à mourir, il en vend la peau à la ville. En revenant, il trouve sur son chemin un trésor. Rentré chez lui, il emprunte à un des gros bonnets du village un boisseau pour mesurer son argent. Il est épié et accusé de vol. Il dit alors qu'il a eu l'argent pour sa peau de vache, que les peaux sont hors de prix. Les trois plus riches du village tuent tout leur bétail, etc. Suit l'histoire de la trompette qui ressuscite les morts et de la jument qui fait de l'or, et le dénouement ordinaire.
Un conte allemand publié, en 1559, par Valentin Schumann, dans son Nachtbüchlein (Kœhler, Orient und Occident, II, p. 490), appartient tout entier au second groupe. Nous y retrouvons non seulement l'épisode des vaches tuées, mais aussi le second épisode (la mère du héros tuée), incomplet, il est vrai.
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En Orient, un petit poème recueilli chez une des tribus tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 302) se rattache tout à fait au second groupe, et, par conséquent, plus spécialement à Richedeau. En voici le résumé: Il était une fois trois frères. L'un d'eux était bête et se nommait Tschælmæsch. Un jour, il s'en va en voyage sur son chameau. Invité à passer la nuit dans une maison où il s'arrête, il répond: «Non; j'ai peur que vos quatre chameaux ne mangent le mien.—S'ils le mangent, nous te les donnerons tous les quatre à la place.» La chose arrive, et Tschælmæsch revient chez lui avec quatre chameaux. Ses frères lui demandent où il les a eus. «J'ai tué mon chameau, et je l'ai vendu pour quatre chameaux vivants.» Et il conseille à ses frères de tuer deux chameaux: eux qui sont des gens d'esprit en tireront encore meilleur parti que lui n'a fait du sien. Ses frères tuent deux chameaux et vont dans une yourte les offrir en vente. Ils ne reçoivent que des coups de bâton.—Ensuite Tschælmæsch tue sa mère et l'attache sur son cheval. Un marchand venant à passer, Tschælmæsch le prie de s'arrêter; sans quoi sa mère, qui n'y voit pas, tombera de cheval. Le marchand ne l'écoute pas; Tschælmæsch fait en sorte qu'elle tombe par terre, et le marchand, qui se croit responsable de sa mort, donne mille roubles à Tschælmæsch. Celui-ci, revenu à la maison, dit à ses frères qu'il a eu l'argent pour le corps de sa mère, qu'il a vendu à un marchand: il leur conseille de tuer leurs femmes et de les vendre ensuite. Ses frères suivent son avis et sont encore une fois battus. Alors ils se saisissent de Tschælmæsch, le garrottent et le portent à quelque distance pour le brûler vif. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, passe un homme riche qui demande à Tschælmæsch ce qu'il fait là: «Quiconque est lié en cet endroit, répond Tschælmæsch, deviendra un homme très riche, un gros marchand.» L'autre demande à Tschælmæsch la permission de se mettre à sa place. Tschælmæsch s'empresse d'y consentir et reçoit mille roubles en récompense. Le riche est donc brûlé au lieu de Tschælmæsch. Quand les frères de ce dernier le revoient, ils sont bien étonnés. Tschælmæsch leur dit qu'il est très content d'avoir été mis à mort: leur défunt père lui a donné mille roubles. Ses frères le prient de les tuer, et Tschælmæsch, l'ayant fait, devient le seul maître de la maison.
Chez les Kabyles, nous trouvons un conte, également du second type (J. Rivière, p. 61). Ce conte est fort altéré; en voici les traits essentiels: Un orphelin ne possède qu'un petit veau. Ce veau ayant été tué, il en vend la peau pour une pièce percée. Revenant chez lui, il passe auprès de deux hommes qui viennent de faire un marché et qui ont mis leur argent en tas; il jette, sans qu'on le voie, sa pièce percée sur le tas et crie que les hommes lui ont volé de l'argent. «Combien?» lui demande-t-on.—«Cent francs et une pièce percée.—C'est faux,» disent les hommes; «il n'y a ici que cent francs.» On vérifie, et, comme on trouve cent francs et une pièce percée, on adjuge le tout à l'orphelin. Celui-ci dit alors à son oncle, chez lequel il demeure et qui est cause que son veau a été tué, qu'il en a vendu la peau telle somme, et lui conseille de tuer ses bœufs. L'autre le fait, mais il ne trouve pas d'acheteur pour les peaux. L'orphelin joue encore un autre méchant tour à son oncle. Alors celui-ci lui dit de venir avec lui pêcher à la mer. Le jeune homme rencontre un berger et lui dit que son oncle va se marier, mais que lui ne peut pas aller à la noce. Le berger s'offre à le remplacer, et l'oncle le jette à l'eau. Le soir venu, le jeune homme reparaît avec le troupeau du berger et dit à son oncle: «Tu m'as jeté dans la mer trop près du bord; si tu m'avais jeté au milieu, j'aurais mieux choisi; maintenant je ne t'amène que des brebis noires.» L'oncle jette son fils à l'eau, mais l'enfant ne revient pas. L'orphelin trouve ensuite moyen de faire tomber son oncle et sa tante dans un gouffre, et il hérite de leurs biens.
Un épisode d'un conte afghan du Bannu, dont nous avons donné le résumé dans les remarques de notre no 10 (p. 115), appartient aussi au second groupe: Le héros, qui a ramassé tout l'argent abandonné par une bande de voleurs, dit aux gens de son village qu'il a échangé la peau de son bœuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt les gens tuent leurs bêtes et en portent les peaux au marché; mais on leur en offre seulement quelques pièces de cuivre.
Dans un conte indien du Bengale, analysé dans les mêmes remarques (p. 117), un des épisodes se rattache également au second type, et il s'y trouve un trait analogue au trait du boisseau de Richedeau: Six hommes auxquels le héros, un paysan, a joué plusieurs tours, brûlent, pour se venger, la maison de celui-ci. Le paysan ramasse une partie des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en route pour Rangpour. Chemin faisant, il a l'adresse de substituer deux de ses sacs de cendres à deux des sacs de roupies que des gens conduisent à dos de buffle chez un banquier. Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte que quelques roupies y étaient restées attachées, et l'homme peut ainsi voir quel en était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il répond que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups.
Le trait des pièces d'or qui restent au fond du boisseau se retrouve dans d'autres contes orientaux, qui n'appartiennent pas à la famille de contes que nous étudions en ce moment. Ainsi dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire d'Ali-Baba et des quarante Voleurs), Cassim a mis de la poix au fond du boisseau que son frère est venu lui emprunter, et c'est ainsi qu'il découvre qu'Ali-Baba a mesuré de l'or.—Dans d'autres contes, c'est à dessein que les pièces de monnaie ont été laissées dans le boisseau. Ainsi, dans le conte de Boukoutchi-Khan, le pendant du Chat Botté chez les Avares du Caucase, le renard, qui remplit le rôle du chat, va emprunter au Khan un boisseau pour mesurer, lui dit-il, l'argent, puis l'or de son maître; et, chaque fois, il a soin d'enfoncer dans une fente du boisseau l'unique pièce d'argent ou d'or qu'il possède (Schiefner, no 6, p. 54). Il en est de même dans le conte sibérien correspondant, recueilli chez les Tartares riverains de la Tobol (Radloff, t. IV, p. 359).
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Une variante que nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx a aussi l'épisode du boisseau, mais, à la différence de Richedeau, elle le présente d'une façon bien motivée. Voici les traits principaux de cette variante, très voisine de divers contes étrangers, par exemple d'un conte allemand de la collection Prœhle (II, no 15): Une fillette, qui est partie de chez ses parents parce qu'elle ne veut pas aller à l'école, s'en va par le monde en emportant sous son bras un corbeau qu'elle a pris. Ayant été accueillie dans une maison en l'absence du maître, elle regarde par une fente dans la chambre voisine de l'endroit où on l'a mise, et observe ce qui s'y passe. Le maître étant rentré, il demande à la fillette ce que c'est que la bête qu'elle tient sous son bras. «C'est un devin,» répond-elle.—«Comment? un devin?—Oui, c'est une bête qui sait dire tout ce qui se passe.—Est-il à vendre?—Je vous le vendrai, si vous voulez; mais je vais d'abord vous montrer ce qu'il sait faire.» Et elle frappe la tête du corbeau, qui se met à croasser. «Il dit qu'il y a quelqu'un de caché dans la chambre d'à côté.» L'homme entre dans la chambre et voit que c'est vrai. Puis la fillette fait dire à son corbeau qu'il y a des victuailles et du vin cachés dans le buffet. «C'est un devin véritable!» dit l'homme; «si cher qu'il soit, je veux l'acheter.» Il donne à la fillette beaucoup d'argent et un âne pour le porter, et la fillette s'en va plus loin. Elle vend bien cher son âne à un meunier en lui disant que c'est une «quittance»: quand on doit de l'argent, on n'a besoin que de présenter cet âne à son créancier pour n'avoir plus rien à payer[239]; de plus, elle lui fait croire (de la même façon que René, le héros de notre no 10) que l'âne fait de l'or. Puis elle va trouver sa marraine et la prie de lui prêter un boisseau. «Pourquoi faire?—Pour mesurer mes écus d'or.» On lui prête le boisseau, et, quand elle l'a rendu et qu'on frappe sur le fond, il en tombe trois louis. L'explication prétendue de cette fortune, donnée non point par la fillette, mais par son père, ce qui est assez bizarre, est à peu près la même que dans Richedeau: c'est qu'on a vendu une vache et son veau un sou le poil.—La fin de cette variante est encore celle de Richedeau, mais fort confuse. L'individu qu'on veut jeter dans l'eau crie qu'il ne veut pas être évêque. Il en est de même dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (Orient und Occident, II, p. 414).