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Une autre variante, venant toujours de Montiers-sur-Saulx, présente quelques traits particuliers: Une veuve a trois fils, François, Claude et Jean. Les deux premiers, l'un marchand de cochons, l'autre marchand de chevaux, sont mariés; Jean demeure avec sa mère. Un jour, Jean dit à celle-ci qu'il veut aller vendre de la mélasse pour du miel. Il met de la mélasse plein un grand tonneau avec un peu de miel par dessus[240]. Il rencontre ses frères, qui lui demandent ce qu'il a à vendre, et veulent lui acheter son miel. Jean le leur fait cent écus et ne veut rien en rabattre. Les autres trouvent que c'est bien cher, mais ils finissent par donner les cent écus. Jean étant revenu chez sa mère, celle-ci lui demande à qui il a vendu sa mélasse; il répond que c'est à ses frères. «Tu n'aurais pas dû les attraper,» lui dit-elle. François et Claude, ayant découvert la tromperie, viennent pour tuer Jean. Mais auparavant Jean s'est concerté avec sa mère. Quand ses frères arrivent, il la leur montre étendue dans son lit et leur dit qu'elle est morte; puis il prend une flûte, lui en joue dans l'oreille, et elle se relève. François et Claude demandent à Jean combien il veut vendre la flûte. «Cent écus.—Les voilà.» Ensuite Jean met dans un sac de la mousse avec un peu de laine par dessus, et ses frères l'achètent pour de la laine. Quand ils rentrent chez eux, leurs femmes les querellent à cause de ce sot marché; il les tuent et essaient en vain de les ressusciter au moyen de la flûte. Cependant Jean, passant près d'un troupeau, demande au berger de le lui prêter: le berger, pendant ce temps, ira à la messe. Et Jean s'en va avec le troupeau. Ses frères, qui le cherchaient pour le tuer, le rencontrent et lui demandent où il a eu ce troupeau. Il les mène sur le bord de la rivière et leur dit qu'il a sauté dedans et que c'est là qu'il a trouvé les moutons. Aussitôt l'un de ses frères se jette dans la rivière. Glou, glou, glou, fait l'eau, pendant qu'il se noie. Le second frère demande à Jean ce que dit l'autre. «Il dit que tu ailles l'aider.» Et il se noie aussi. Comme ils n'ont pas d'héritier, c'est Jean qui recueille leur fortune.
Dans un conte du nord de l'Allemagne, mentionné plus haut (Müllenhoff, p. 463), le héros explique tout à fait de la même façon que celui de la variante lorraine le Bloubbelebloub que fait un des paysans, en revenant à la surface de l'eau: «Il dit qu'il tient déjà un beau bélier par les cornes et qu'il faut que vous alliez l'aider.»—Dans un autre conte allemand (Grimm, no 61), quand le maire se jette dans l'eau pour aller chercher les prétendus moutons, les paysans, entendant le bruit, ploump! s'imaginent qu'il leur crie de venir, et sautent tous dans la rivière.—Il se trouve, dans le conte indien du Bengale rappelé ci-dessus, un trait analogue: le héros ayant jeté dans la rivière un des six hommes, les autres entendent le bouillonnement de l'eau et demandent ce que c'est: le héros répond que c'est leur camarade qui prend un cheval.
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Aux livres du XVIe siècle que nous avons cités dans les remarques de notre no 10 (p. 114) et que l'on peut également rapprocher de Richedeau, nous ajouterons un épisode d'un roman satirique italien du même temps, le Bertoldo du maréchal-ferrant Croce (1550-1620): Bertoldo, un rustre à qui ses plaisanteries mordantes contre les femmes ont attiré l'inimitié de la reine, est enfermé dans un sac par ordre de celle-ci et remis à la garde d'un sbire: le lendemain on doit le jeter dans l'Adige. Il fait croire au sbire qu'il a été mis dans le sac parce qu'il ne voulait pas épouser une belle jeune fille très riche. Le sbire entre dans le sac à sa place pour avoir cette bonne aubaine.
XXI
LA BICHE BLANCHE
Il était une fois un roi qui voulait se marier et qui ne savait trop laquelle prendre de deux jeunes filles. Il finit pourtant par en choisir une, et le mariage se fit.
Au bout de quelque temps, la reine accoucha d'un fils. Ce jour-là, le roi n'était pas au château: la jeune fille dont il n'avait pas voulu profita de son absence pour se glisser auprès de la reine, et, comme elle était sorcière, elle la changea en biche blanche et prit sa place. Si, dans les trois jours, personne ne délivrait la reine, elle devait rester enchantée toute sa vie. Bichaudelle seule, la servante de la reine, avait vu ce qui s'était passé, mais elle n'osa le dire à personne, car elle aurait été, elle aussi, changée en biche blanche.
Le lendemain, le roi revint au château. Il entra dans la chambre où était la sorcière, et, croyant que c'était sa femme, il lui demanda comment elle allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.»
Le roi s'en fut à la chasse et poursuivit longtemps la biche; mais celle-ci se cachait dans les taillis, dans les broussailles, si bien qu'il ne put l'atteindre.