Dans une de ces variantes, le mari, en rentrant à la maison, est si fâché en apprenant ce que sa femme a fait du cheval, qu'il décroche la porte pour la lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court après elle, tenant toujours sa porte. Survient une troupe de voleurs; Jean et Jeanne grimpent sur un arbre avec la porte pour n'être pas aperçus. Les voleurs viennent s'asseoir au pied de l'arbre, etc.
Dans une autre version, en partant à la recherche du cheval, l'homme, aussi simple que sa femme, prend la clef de la maison et dit à sa femme de prendre la porte sur son dos, «de peur que les voleurs n'entrent»[244].—Une troisième variante met en scène un petit garçon emportant la porte de la maison, «pour qu'elle soit bien gardée.»
Dans une quatrième variante, apparaît un nouvel élément: Un jour, un homme dit à sa femme de faire une soupe maigre. «Pourquoi maigre,» dit la femme, «puisque nous avons du lard?—Le lard,» répond le mari, «c'est pour dor'navant (dorénavant, plus tard).» Un pauvre, qui passait, a entendu la conversation. Quand l'homme est à la charrue, il frappe et dit qu'il est «Dor'navant.» La femme s'empresse de lui donner sa plus belle bande de lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire qu'il revient du Paradis, elle lui parle d'une sienne fille, qui est morte. «Je la connais,» dit le pauvre; «elle sera bien aise d'avoir ses habits.» La femme les lui donne, ainsi qu'une jument pour porter tout ce bagage. A son retour le mari est bien fâché, etc.
Les différents thèmes qui composent notre conte et ses variantes, figurent, soit séparés, soit réunis, dans divers autres contes français et étrangers.
Prenons d'abord le thème de l'homme qui prétend aller au Paradis ou en revenir. Nous le retrouvons dans un conte français du Vivarais (Mélusine, 1877, col. 135); dans un conte breton (ibid., col. 133); un conte basque (J. Vinson, p. 112); un conte allemand de la Souabe (Meier, no 20); un conte suisse (Sutermeister, no 23); un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, no 10); un conte anglais (Baring-Gould, no 3); un autre conte anglais (Mélusine, 1877, col. 352); un conte valaque (Schott, no 43),—tous contes dans lesquels il se présente isolé;—dans des contes de diverses parties de l'Allemagne (Grimm, no 104; Meier, p. 303; Prœhle, I, no 50; Müllenhoff, p. 415); un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 14); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, p. 41); un conte italien de Rome (miss Busk, p. 361); un conte irlandais (Kennedy, II, p. 13),—où il est combiné avec d'autres thèmes, souvent (dans les collections Meier, Prœhle, Zingerle, Wenzig) avec le thème de notre quatrième variante, que nous examinerons après celui-ci.—Dans un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, I, p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit revenir, et il raconte à la bonne femme qu'il y a vu le fils de celle-ci, forcé de mener paître les cigognes et grandement à court d'argent.
Dans un bon nombre des contes de ce type, le mari ou le fils de la femme qui a été attrapée, monte à cheval quand il apprend la chose (ici le cheval n'a pas été donné par la femme), et poursuit le voleur, et celui-ci trouve encore moyen de lui escroquer son cheval.
Un conte français, inséré dans un livre publié à Paris en 1644 et intitulé: La Gibecière de Mome ou le Trésor du ridicule (dans Ch. Louandre: Chefs-d'œuvre des conteurs français contemporains de La Fontaine, Paris, 1874, p. 51), présente cette dernière forme: Un écolier mal garni d'argent arrive devant la maison d'un riche villageois, qui en ce moment est au bois. Sa femme demande à l'écolier qui il est et d'où il vient; à quoi il répond qu'il est un pauvre écolier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal entendu, s'écrie: «Quoi! vous revenez du Paradis!» Et elle lui demande des nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'écolier lui dit que le pauvre homme n'a ni argent ni accoutrement, «et si aucuns gens de bien ne lui eussent aidé, il serait mort de faim.» La femme charge l'écolier de lui porter ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre, et, ayant appris l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval. L'écolier l'aperçoit de loin et jette sa malle dans une haie. «Avez-vous vu passer un homme portant une malle?» lui demande le mari.—«Oui, mais dès qu'il vous a vu, il est entré dans le bois.» Le mari prie l'écolier de lui tenir son cheval et s'enfonce dans le bois. Pendant ce temps, l'écolier décampe avec la malle et le cheval. Le villageois, au retour, ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis, sa femme lui demande s'il a rencontré le messager. «Oui, oui,» dit-il, «et lui ai d'abondant donné mon cheval, afin qu'il fasse plus tôt le voyage en Paradis.»
Le thème que nous examinons a été plusieurs fois traité dans la littérature allemande du XVIe siècle. M. Sutermeister, dans ses remarques sur le conte suisse mentionné plus haut, renvoie au livre du moine franciscain allemand Jean Pauli, Schimpf und Ernst, publié pour la première fois en 1519 (feuille 84 de l'édition de 1542), à une facétie de Hans Sachs, l'Écolier qui s'en allait en Paradis (3, 3, 18, éd. de Nuremberg), qui aurait été imitée de Pauli, et au Rollwagenbüchlein de Jœrg Wickram (1555, p. 179 de l'éd. de H. Kurz).
Dans l'Inde, ou plutôt dans l'île de Ceylan, il a été recueilli un conte presque entièrement semblable aux précédents (voir la revue the Orientalist, Kandy, Ceylan, 1884, p. 62): Un jour, un mendiant, relevant de maladie, se présente à la porte d'une maison où il ne se trouve que la femme. Celle-ci s'étant récriée sur sa mine pâle et défaite: «Ah!» dit le mendiant, «je reviens de l'autre monde!» La bonne femme prend la chose à la lettre. «Si vous revenez de l'autre monde,» dit-elle, «vous devez avoir vu notre fille Kaluhâmi, qui est morte il y a quelques jours. Comment va-t-elle?—Madame,» répond le mendiant, «elle est maintenant ma femme, et elle m'a envoyé chercher ses bijoux.» La bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille, en y ajoutant d'autres cadeaux. Après quoi, le mendiant prend congé. Il n'est pas encore bien loin, quand il voit le mari à cheval galoper à sa poursuite. Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied à terre, attache son cheval et cherche à grimper sur l'arbre. Mais le mendiant est bien vite descendu; il saute sur le cheval et détale. Alors le mari, voyant qu'il ne peut l'atteindre, lui crie: «Mon gendre, dites à notre fille que les bijoux sont de sa mère, et que le cheval est de moi.»