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La quatrième variante lorraine que nous avons indiquée offre un nouveau thème, qui se présente sous diverses formes dans les contes suivants: un conte français du Quercy (Mélusine, 1877, col. 89); des contes allemands (Prœhle, loc. cit.;—Meier, loc. cit.;—Colshorn, no 36;—Strackerjan, II, p. 291); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, loc. cit., et II, p. 185); un conte du Tyrol italien (Schneller, no 56); un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, no 12); un conte du pays napolitain (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, loc. cit.); un conte croate (Krauss, II, no 106); un conte anglais (Halliwell, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p. 185), un homme s'en va en voyage en recommandant à sa femme d'être bien économe et de garder quelque chose «pour l'avenir». Arrive un mendiant qui demande à la femme un peu de lard. «Non,» dit-elle, «je ne puis rien donner; mon mari est parti; il faut que je garde tout pour l'avenir.—Cela se trouve bien,» dit le mendiant, «donnez-moi le lard: c'est moi qui suis l'Avenir.» Et la femme lui donne tout le lard.—Dans tel autre (conte allemand de la collection Colshorn), un homme a mis de côté de l'argent, comme il dit en plaisantant, «pour Jean l'Hiver» (für Hans Winter). Pendant qu'il est parti, ses enfants demandent aux passants s'ils s'appellent Jean l'Hiver. Un compagnon cordonnier répond que oui, et ils lui donnent l'argent. Ailleurs, la sotte femme donne l'argent ou les provisions qui avaient été mis en réserve «pour le long hiver» (dans le conte allemand de la collection Prœhle), «pour le temps long» (dans le conte du Quercy), «pour le besoin» (dans le conte valaque), etc.—Dans le conte souabe de la collection Meier, un homme dit à sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du lard et des pommes séchées au four et qu'il faut garder cela «pour le long printemps». Un passant qui a entendu se donne pour «le long printemps».

Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littérature du XVIe siècle. M. Imbriani, dans ses Conti pomiglianesi (p. 227), reproduit le passage suivant de Béroalde de Verville: Mauricette, la chambrière d'une veuve, est un peu simple, «follette». Voyant depuis longtemps un jambon dans la cheminée, elle demande à sa maîtresse si elle le mettra cuire. «Non,» dit la dame, «c'est pour les Pâques.» Mauricette parle de la chose à quelques-unes de ses amies, et le clerc d'un notaire en a vent. Un jour que la bonne femme est allée à sa métairie et qu'elle a laissé Mauricette toute seule, il vient heurter et demande madame. Mauricette dit qu'elle n'y est pas. «J'en suis bien marri,» dit l'autre, «pource que je suis Pâques, qui était venu quérir le jambon qu'elle m'a promis.» Il entre, et la chambrière le laisse prendre le jambon.

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Venons maintenant au troisième thème principal, l'aventure de la porte et des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement réuni avec les deux précédents ou même avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison que dans le conte du Quercy et le conte bolonais mentionnés tout à l'heure.

Ce thème existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203); un conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands (Grimm, no 59; Kuhn et Schwartz, no 13); un conte autrichien (Vernaleken, no 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 24; II, p. 50); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 64; cf. no 62); un conte slave de Bosnie (Mijatowics, p. 259); un conte anglais (Halliwell, no 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et 374); d'autres contes italiens (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 263); un conte catalan (Rondallayre, III, p. 47), et aussi, mais sous une forme mutilée, dans un conte sicilien (Gonzenbach, t. I, p. 251-252; Pitrè, III, no 190, p. 366), etc.

Dans nombre de ces contes, il est assez mal expliqué comment il se fait qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Quercy, conte bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frères. Ailleurs, c'est parce que la mère a dit aux enfants de bien faire attention à la porte (conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz), ou parce que la femme se dit que celui qui est maître de la porte est maître de la maison (conte allemand de la collection Grimm), ou, comme dans notre troisième version lorraine, qu'ainsi la porte sera mieux gardée (conte bosniaque), etc.

Quelques contes présentent l'idée-mère de cet épisode sous une forme légèrement différente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice, no 2), un fou est mis en prison; il enlève les portes et les charge sur son dos. Il monte sur un arbre avec son fardeau, puis en dormant il le laisse tomber sur des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs marchandises. Comparer un conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p. 239).—Dans un autre conte épirote (ibid., I, no 34), c'est une meule de moulin que le héros, fou également, laisse tomber aussi sur des marchands. Dans un conte valaque (Schott, no 23), où nous retrouvons les voleurs, c'est un moulin à bras. Dans un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 65), un pilon à millet.—Enfin, rappelons les contes cités dans les remarques de notre no 13, René et son Seigneur (contes français de l'Amiénois et de la Bourgogne, et conte toscan), où le héros laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de vache.

Plusieurs des contes européens mentionnés ci-dessus en dernier lieu ont, dans l'épisode des voleurs, un trait qui se retrouve dans deux de nos variantes. Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme a pris avec elle, outre la porte, une cruche de vinaigre et des pommes séchées au four (dans une variante, des raisins secs). Quand elle est sur l'arbre avec son mari, elle se trouve trop chargée; elle jette d'abord ses pommes sèches. «Tiens!» disent les voleurs qui sont au pied de l'arbre, «les oiseaux fientent!» Puis elle verse son vinaigre, et les voleurs croient que la rosée commence à tomber. Enfin elle lâche la porte.—Notre seconde variante, dont nous n'avons résumé ci-dessus qu'une partie, a un passage analogue, mais le présente d'une manière qui n'a pas grand sens.

Dans un des contes tyroliens indiqués plus haut (Zingerle, I, no 24), les trois frères qui sont sur l'arbre sont si effrayés à la vue des voleurs, que la sueur d'angoisse dégoutte de leur front, et les voleurs croient qu'il va pleuvoir[245].