Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand, conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, conte du «pays saxon» de Transylvanie, conte grec moderne, conte bolonais, conte catalan, et aussi conte toscan no 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la sueur qui tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se reproduit identiquement dans notre troisième variante.
En Orient, la collection kalmouke du Siddhi-Kür, originaire de l'Inde, nous fournit un récit analogue à l'épisode de la porte et des voleurs. Dans le conte no 6, un homme traversant un steppe trouve sous un palmier un cheval mort. Il en prend la tête comme provisions de bouche, l'attache à sa ceinture et grimpe sur le palmier pour y dormir en sûreté. Pendant la nuit, arrivent des démons qui se mettent à festoyer sous l'arbre. Tandis que l'homme les regarde, la tête de cheval se détache de sa ceinture et tombe au milieu des démons, qui s'enfuient sans demander leur reste. L'homme trouve sous l'arbre une coupe d'or qui procure à volonté à boire et à manger.
Dans un petit poème ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entré avec ses deux frères dans la maison d'un Jælbægæn (sorte d'ogre) à sept têtes, parvient, après diverses aventures, à tuer ce Jælbægæn. Il lui coupe une de ses sept têtes, une main et un pied, et emporte le tout avec lui. Poursuivis par un autre Jælbægæn, celui-ci à douze têtes, les trois frères grimpent sur un arbre. Le Jælbægæn vient précisément passer la nuit au pied de cet arbre. Tout à coup, le fou dit à ses frères qu'il ne peut tenir plus longtemps la tête dont il s'est chargé, et, malgré leurs remontrances, il la laisse tomber. Le Jælbægæn, fort étonné, s'imagine qu'il y a une bataille dans le ciel, puisqu'il pleut des têtes de Jælbægæn, et, quand ensuite le fou lâche successivement la main, puis le pied qu'il portait, le Jælbægæn se dit que décidément il y a la guerre là-haut, et il s'enfuit.
Nous avons cité, dans les remarques de notre no 10, René et son Seigneur (p. 115), un conte afghan qui, comme certains contes européens, réunit au thème principal de ce no 10 une introduction dans laquelle une peau de vache, tombant du haut d'un arbre sur des voleurs en train de compter leur argent, les met en fuite.
Dans l'Inde, on peut citer d'abord un épisode d'un conte recueilli chez les Sântâls (Indian Antiquary, 1875, p. 258) et dont nous avons déjà fait connaître un fragment dans les remarques de notre no 10 (p. 118): Gouya et son frère Kanran ont, par ruse, fait périr un tigre. Ils le dépècent; Kanran prend quelques-uns des morceaux les plus délicats, Gouya choisit les entrailles. Ils montent tous les deux sur un arbre pour y être en sûreté pendant la nuit. Or, il se trouve qu'un prince, passant par là, s'arrête avec sa suite sous l'arbre pour s'y reposer. Gouya, qui pendant tout le temps a eu dans les mains les entrailles du tigre, dit à son frère qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et il les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se réveille en sursaut, et, voyant du sang sur lui, il s'imagine qu'il a dû lui arriver quelque accident; il s'enfuit comme un fou, et ses serviteurs, pris de panique, le suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pillé par les deux frères.
Un autre conte indien, recueilli dans la région du nord, chez les Kamaoniens (Minaef, no 20), est encore à citer: Après diverses aventures, Latou, sorte d'imbécile, s'en va en voyage avec son frère Batou. Il emporte de grosses pierres, disant que dans le pays où ils vont il n'y aura peut-être pas de pierres pour faire un foyer. La nuit vient. Latou et son frère montent sur un arbre de peur d'être dévorés par les bêtes fauves, Latou tenant toujours ses grosses pierres. Arrive une noce qui s'établit juste sous l'arbre. Après avoir bien festoyé, tout le monde se couche en ce même endroit. Latou pris de douleurs d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frère pour l'en empêcher, donne des signes de sa présence qui mettent la noce en émoi. Puis, n'en pouvant plus de fatigue, il veut remettre les pierres à son frère et les laisse tomber. Les gens de la noce, épouvantés, s'enfuient, laissant là la fiancée. Latou s'empare de la jeune fille et la donne à son frère, qui l'emmène chez lui.—Tout se retrouve dans ce conte indien, même le passage grossier que nous avons indiqué comme existant dans divers contes européens de ce type et dans une variante de Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffère.
L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des variantes lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la Kathâ-Sarit-Sâgara, la grande collection sanscrite publiée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, un marchand, en sortant de chez lui, dit à son valet, qui est niais: «Garde la porte de ma boutique; je reviens dans un instant.» Le valet prend la porte sur son dos et s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient, son maître le rencontre et lui adresse une réprimande. «Mais,» répond le valet, «j'ai gardé la porte, comme vous me l'aviez dit.» (T. II, p. 77, de la traduction anglaise de M. C. H. Tawney).
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Enfin, dans certains contes, l'histoire ne s'arrête pas à la chute de la porte et à la fuite des voleurs. Ainsi, dans le conte bosniaque mentionné plus haut, le vieux et la vieille, étant descendus de l'arbre, se mettent à faire honneur au repas que les voleurs avaient préparé. L'un de ces derniers revient sur ses pas et demande au vieux et à la vieille à partager leur souper. Ils le lui permettent et s'entretiennent de diverses choses, quand tout à coup le vieux bonhomme dit au voleur: «Prenez garde! vous avez un cheveu sur la langue! Ne vous étranglez pas, car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici.» Le voleur prend la plaisanterie au sérieux. La vieille femme lui dit: «Je vais vous ôter ce cheveu de la bouche, et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez les yeux.» Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue. Le voleur s'enfuit du côté où sont allés ses compagnons, en criant: «Au secours!» Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est à leurs trousses, et ils s'enfuient encore plus vite.—Comparer le conte de la Basse-Normandie: ici la bonne femme, voyant les voleurs revenir sur leurs pas, fait semblant de gratter avec un couteau la langue de son mari, et elle dit au chef des voleurs que, «quand on a été bien gratté comme cela, la mort ne peut plus rien sur vous.» Le voleur prie la bonne femme de lui rendre le même service. Alors elle lui coupe la langue, et le voleur s'enfuit vers ses camarades en poussant des cris inarticulés. Les voleurs croient que le diable est dans le bois, et s'enfuient aussi. (Voir encore le conte grec moderne no 34 de la collection Hahn, mentionné plus haut.)