Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge (E. Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a joué à quatre voleurs le mauvais tour de les faire entrer dans un bateau chinois, où ils sont retenus comme esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit, elle monte sur un arbre pour attendre le jour. Surviennent les voleurs, qui se sont enfuis du bateau en brisant leurs chaînes. La nuit est très obscure; ils montent sur l'arbre qui sert déjà de refuge à la femme. Trois d'entre eux s'établissent sur les branches inférieures. Le quatrième grimpe jusqu'au sommet; il reconnaît la femme et croit tenir sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de l'épouser et de partager avec lui. Le voleur est alléché. La femme feint alors de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments; elle n'exige qu'un baiser donné et reçu sur la langue. Le voleur commence, et, lorsqu'elle lui rend son baiser, elle lui mord violemment la langue, dont elle enlève le bout. En même temps, elle le pousse rudement et le fait dégringoler à terre, où il se roule en poussant des cris inarticulés, lol lol. Les autres voleurs croient entendre les Chinois à leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre, suivis par le mutilé qui s'obstine à vouloir leur parler et leur expliquer son malheur; mais il ne peut que répéter lol lol, et les autres s'enfuient à toutes jambes.

Dans un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 240), cette même histoire forme le dernier épisode des aventures de la rusée femme d'un barbier avec des voleurs à qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant réussi à s'échapper, tandis que les voleurs l'emportaient couchée dans son lit, et à grimper sur un arbre au dessous duquel ils s'étaient arrêtés, la femme a l'idée de faire la fée en chantant doucement, enveloppée de son voile blanc. Le capitaine des voleurs, homme un peu fat, s'imagine que la fée est amoureuse de lui; il monte sur l'arbre et fait à la fée des déclarations. «Ah!» dit-elle, «les hommes sont inconstants: touchez-moi le bout de la langue avec la vôtre, et je verrai si vous êtes sincère.» Le voleur s'empresse de tirer la langue, et la femme la lui coupe net. Il dégringole jusqu'à terre, et, quand ses compagnons l'interrogent, il ne peut leur répondre que bul-a-bul-ul-ul. Les voleurs le croit ensorcelé, et, craignant qu'il ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous.—Enfin, dans l'île de Ceylan, nous trouvons un conte du même genre que ce conte du Pandjab (voir, dans la revue the Orientalist, citée au commencement de ces remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont établis sous l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme, ils lui demandent, non sans hésitation, si elle est une râkshî (sorte de démon). «Oui», répond la femme. Les voleurs, peu rassurés, lui offrent une part de leur venaison. «Apportez-la moi sur l'arbre», dit la femme. Un des voleurs grimpe sur l'arbre. Alors la femme lui dit: «Approchez; mettez de la viande sur votre langue, et, sans la toucher avec votre main, introduisez-la moi dans la bouche: c'est ainsi que nous autres râkshîs nous recevons les offrandes des mortels.» De cette façon, elle coupe la langue au voleur.

XXIII
LE POIRIER D'OR

Il était une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La mère n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux champs garder les moutons et lui donnait, au lieu de pain, des pierres dans un sac: la pauvre enfant mourait de faim.

Un jour qu'elle était à chercher des fraises, elle rencontra un homme qui lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?—Je cherche quelque chose à manger.—Tiens,» dit l'homme, «voici une baguette: tu en frapperas le plus gros de tes moutons, et tu auras ce que tu pourras désirer.» Cela dit, il disparut. Aussitôt la jeune fille donna un coup de baguette sur le plus gros de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de bon appétit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de même tous les jours, elle ne tarda pas à devenir grasse et bien portante, si bien que sa mère ne savait qu'en penser.

Un jour, la mère dit à la seconde de ses filles d'accompagner sa sœur aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune fille obéit, mais, à peine arrivée, elle s'endormit. Aussitôt la plus jeune donna un coup de baguette sur le plus gros de ses moutons: il parut une table bien servie, et elle se mit à manger; sa sœur ne s'aperçut de rien. Quand elles furent de retour: «Eh bien!» dit la mère, «as-tu vu si elle mangeait?—Non, ma mère, elle n'a ni bu ni mangé.—Tu as peut-être dormi?—Oh! point du tout.—Ma mère,» dit alors l'aînée, «j'irai demain avec elle, et je verrai ce qu'elle fera.»

Quand elles furent aux champs, l'aînée fit semblant de dormir. Alors la plus jeune donna un coup de baguette sur le mouton, la table parut, et elle mangea. Le soir, la mère dit à l'aînée: «Eh bien! as-tu vu si elle mangeait?—Oh! elle a mangé beaucoup de bonnes choses! Elle a donné un coup de baguette sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitôt une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures.»

La mère fit semblant d'être malade et demanda à son mari de tuer le mouton. «Il vaudrait mieux tuer une poule,» dit le mari.—«Non, c'est le mouton que je veux manger.» On tua le mouton, et la pauvre enfant se trouva de nouveau en danger de mourir de faim. Elle retourna au bois chercher des fraises et des mûres. Comme elle y était occupée, l'homme qu'elle avait déjà vu s'approcha d'elle et lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?—Je cherche quelque chose à manger.» L'homme reprit: «Tu ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas, près de la maison.» La jeune fille suivit ce conseil, et, à la place où elle avait mis les os, il s'éleva un poirier d'or.

Un jour, pendant qu'elle était aux champs, un roi vint à passer près de la maison, et, voyant le poirier, il déclara qu'il épouserait celle qui pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La mère dit à ses filles aînées d'essayer. Elles montèrent sur l'arbre, mais quand elles étendaient la main, les branches se redressaient, et elles ne purent venir à bout de cueillir une seule poire. En ce moment la plus jeune revenait des champs. «Je vais monter sur l'arbre,» dit-elle.—«A quoi bon?» dit la mère, «tes sœurs ont déjà essayé, et elles n'ont pu y réussir.» Pourtant la jeune fille monta sur l'arbre, et les branches s'abaissèrent pour elle. Le roi tint sa promesse: il prit la jeune fille pour femme et l'emmena dans son château.