En Afrique, il a été recueilli un conte du même genre chez les Kabyles (J. Rivière, p. 66): Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La femme meurt en défendant à son mari de vendre une certaine vache: «C'est la vache des orphelins.» L'homme se remarie, et les enfants sont maltraités par leur marâtre, qui les prive de nourriture. Ils tettent leur vache pendant qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La marâtre envoie ses enfants à elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut, elle aussi, téter la vache; mais la vache lui donne un coup et l'aveugle. La marâtre exige que le père vende la vache au boucher. Alors les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mère, qui leur dit de demander au boucher les entrailles de la vache et de les déposer sur sa tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitôt deux mamelles paraissent, l'une donnant du beurre, l'autre du miel. La marâtre envoie de rechef ses enfants espionner les orphelins; mais, quand ils veulent téter à leur tour les deux mamelles, l'un tette du pus, l'autre du goudron. La marâtre, furieuse, crève les mamelles et les jette au loin. Les orphelins vont encore pleurer auprès de la tombe de leur mère, et, sur le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils s'engagent au service d'un sultan, qui plus tard épouse la jeune fille.
Un conte indien du Deccan (miss Frere, no 1) a beaucoup de rapport avec ce conte kabyle: Les sept filles d'un roi sont persécutées par leur marâtre, qui ne leur donne presque rien à manger. Elles vont pleurer sur la tombe de leur mère. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un oranger pamplemousse; elles en mangent chaque jour les fruits et ne touchent plus au pain que leur donne la reine. Celle-ci, fort surprise de ne pas les voir maigrir, dit à sa fille d'aller les épier. Les princesses, excepté la plus jeune qui a le plus d'esprit, donnent chacune un de leurs fruits à leur belle-sœur, laquelle va raconter la chose à sa mère. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour la guérir, il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de cette eau sur le front. Quand l'arbre est coupé, un réservoir près de la tombe de la défunte reine se remplit d'une espèce de crème qui sert de nourriture aux sept princesses. La marâtre, qui l'apprend par sa fille, fait renverser le tombeau et combler le réservoir. De plus, elle feint encore d'être malade et dit au roi que le sang des princesses peut seul la guérir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les emmène dans une jungle, et, quand elles sont endormies, il les abandonne et tue un daim à leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont à la chasse, les rencontrent, et chacun en prend une pour femme.
Un autre conte indien est plus voisin du Poirier d'or et des contes similaires. Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme serbe du thème de Cendrillon. Malheureusement, la Calcutta Review, à laquelle nous devons cette communication, ne nous donne qu'une analyse fort incomplète du conte indien, publié originairement dans la Bombay Gazette. Voici ce qu'elle nous en fait connaître (t. LI, [1870], p. 121): Comme dans plusieurs contes européens, c'est une vache (ou, dans une autre version, un poisson) qui vient au secours de la jeune fille persécutée par sa marâtre. «Quand la marâtre apprit que la vache nourrissait de son lait la jeune fille, elle résolut de la faire tuer. La vache, l'ayant appris, dit à la jeune fille: «Ma pauvre enfant, voici la dernière fois que vous boirez de mon lait; votre marâtre va me faire tuer. Ne pleurez pas et ne vous affligez pas à cause de moi; il n'y a pas moyen d'empêcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si vous m'écoutez, vous n'aurez pas à vous en repentir.» A ces paroles, la jeune fille se mit à pleurer amèrement, et tout d'abord le chagrin l'empêcha de répondre; elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle avait à lui demander. «Le voici», dit la vache: «quand on me tuera, ramassez avec soin mes os, mes cornes, ma peau et tout ce qu'on jettera de côté, et enterrez-le; mais, sur toutes choses, ne mangez pas de ma chair.» Le lendemain, on tua la vache, et la jeune fille ramassa soigneusement les os, les cornes, la peau et ce qui restait, et enterra le tout.»—La Calcutta Review nous apprend que le conte indien renferme l'épisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme: la jeune fille est laissée à la maison pour préparer le souper, tandis que la fille de sa marâtre se rend au palais; puis la vache revient à la vie et donne à sa protégée de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie par le prince, la jeune fille laisse sur la route une de ses sandales; quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, celle-ci est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence (voir les remarques de notre no 24). Le prince se la fait amener et l'épouse. Le conte se termine par le châtiment de la marâtre et de sa fille.
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Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que nous venons d'étudier. Dans les contes de ce groupe, ce n'est plus pour priver quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue certain animal ou qu'on abat certain arbre: c'est parce qu'on soupçonne ou plutôt qu'on reconnaît l'existence, sous cette forme, d'une personne détestée, que l'on poursuit à travers plusieurs transformations successives. Nous renverrons à l'étude que nous avons faite de ces contes, dans notre introduction, à l'occasion du vieux conte égyptien des Deux Frères.
XXIV
LA LAIDE & LA BELLE
Il était une fois un roi et une reine, qui avaient chacun une fille d'un premier mariage. La fille de la reine était affreuse à voir, elle avait trois yeux, deux devant et un derrière; celle du roi était fort belle.
Il se présenta un jour au château un jeune prince, qui voulait épouser la fille du roi. La reine déclara au roi que sa fille à elle se marierait la première, et cacha la belle princesse sous un cuveau.
Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit avec la laide pour aller célébrer les noces dans son pays. En les voyant passer, les enfants criaient:
«Hé! le beau! il prend la laide et il laisse la belle!
La belle est sous le cuveau.»