Je m'appelle Ropiquet, Ropiquet,

Si la bonne femme savait mon nom, elle serait bien aise.»

La femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hâta d'écrire sur son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en s'en retournant au logis, elle répéta tout le long du chemin: «Ropiquet, Ropiquet.» Elle ne fut pas plus tôt rentrée chez elle, que le diable arriva. «Voilà votre toile,» lui dit-il. «Maintenant, savez-vous mon nom?—Vous vous appelez Eugène?—Non, ma bonne femme.—Emile?—Vous n'y êtes pas.—Vous vous appelez peut-être bien Ropiquet?—Ah!» cria le diable, «si tu n'avais été sous l'arbre, tu ne l'aurais jamais su!» Et il s'enfuit dans la forêt en poussant des hurlements épouvantables et en renversant les arbres sur son passage.

Moi, j'étais sur un chêne: je n'ai eu que le temps de sauter sur l'arbre voisin et je suis revenu.

REMARQUES

Il a été recueilli des contes de ce genre dans le «nord-ouest de la France» (Mélusine, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 48 et variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en Picardie (Romania, VIII, p. 222);—en Allemagne (Grimm, no 55; Prœhle, II, no 20; Müllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn, Westfælische Sagen, I, p. 298);—en Autriche (Vernaleken, nos 2 et 3);—en Suède (Cavallius, no 10);—chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Tœppen, p. 138)[251];—chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 56);—chez les Slovaques de Hongrie (Chodzko, p. 341);—dans le Tyrol italien (Schneller, no 55),—en Sicile (Gonzenbach, no 84);—dans le pays basque (Webster, p. 56);—en Islande (Arnason, p. 27), et aussi, d'après M. R. Kœhler, en Flandre, en Angleterre, en Irlande (remarques sur le conte sicilien no 84 de la collection Gonzenbach) et en Hongrie (Zeitschrift für romanische Philologie, II, p. 351).

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Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette famille (contes allemands des collections Grimm, Prœhle, Müllenhoff, p. 409; conte suédois; conte slovaque; conte du Tyrol italien; conte sicilien; conte basque;—comparer, comme se rapprochant plus ou moins de ces divers contes, le conte français publié dans Mélusine et le conte islandais).

Dans ce groupe, une jeune fille, que son père ou sa mère a, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre, fait passer pour une très habile fileuse, doit devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps très court une énorme quantité de lin, ou, dans plusieurs versions, si elle réussit à transformer de la paille en fil d'or (conte allemand de la collection Grimm, conte suédois, conte slovaque) ou du lin en soie (conte allemand de la collection Müllenhoff), comme ses parents ont prétendu qu'elle savait le faire. Un être mystérieux, souvent un diable, lui propose de se charger de cette tâche. Si elle devine son nom, ou, dans certains contes (conte français de Mélusine, conte breton, conte basque, conte allemand, p. 307 de la collection Müllenhoff, conte autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien à lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm, Müllenhoff, Kuhn), son premier enfant, lui appartiendra.—Dans aucun de ces contes, ce n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom; c'est une autre personne, qui ensuite le rapporte à la jeune fille, le plus souvent sans savoir l'intérêt qu'elle a à le connaître.

Trois contes présentent d'assez notables différences. Dans le conte westphalien de la collection Kuhn, l'héroïne est une femme qui file très mal et qui, à cause de sa maladresse, est continuellement grondée par son mari. Un nain mystérieux la rend adroite aux conditions que l'on sait.—Dans la variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si elle n'a filé en huit jours tout le chanvre qui est dans un grand grenier.—Dans le conte picard, il s'agit d'un tisserand, à qui un inconnu remet une balle de lin à tisser. Dans huit jours il faut que la toile soit prête. «Si elle ne l'est pas, vous aurez de mes nouvelles.» Le tisserand ne pouvant venir à bout de sa besogne: «Ah! dit-il, je donnerais beaucoup à qui pourrait m'aider!» Arrive alors un petit homme habillé de vert qui lui dit: «Ta toile sera tissée à l'instant; mais, si tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom, je prendrais ton âme.»