Pendant l'absence du prince, le roi son père voulut montrer le taureau d'or à des seigneurs étrangers qui étaient venus le visiter. L'un d'eux, pour voir si le taureau était creux, le frappa de sa baguette par trois fois. La princesse, croyant que c'était le prince qui était revenu, sortit aussitôt de sa cachette. Elle eut grand'peur en voyant qu'elle s'était trompée. Le roi, très surpris, lui fit raconter son histoire, et lui dit de rester au château aussi longtemps qu'elle voudrait.
Or, il y avait à la cour une jeune fille qu'on y élevait pour la faire épouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait pour la princesse, elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour qu'elles se promenaient ensemble au bois, cette jeune fille conduisit la princesse au bord d'un grand trou en lui disant de regarder au fond, et, pendant que la princesse se penchait pour voir, elle la poussa dedans et s'enfuit. La princesse, qui était tombée sans se faire de mal, appela au secours. Un charbonnier, qui passait près de là, accourut à ses cris, la retira du trou et la ramena au château. Justement le prince, la guerre étant terminée, venait d'y rentrer lui-même, et l'on faisait les préparatifs de ses noces avec sa fiancée. Un grand feu de joie avait été allumé devant le château. Le prince, ayant appris ce qui était arrivé, ordonna de jeter dans le feu la méchante fille, puis il épousa la belle princesse. On fit savoir au roi son père qu'elle était mariée; il prit bien la chose, et tout fut pour le mieux.
REMARQUES
Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de notre conte avec celle du conte de Peau d'Ane. Nous n'avons pas à nous occuper spécialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son introduction, c'est-à-dire, pour préciser, de la partie du conte où il est parlé du projet criminel du roi et des premières demandes que lui fait la princesse pour en empêcher l'exécution (demandes de vêtements en apparence impossibles à fabriquer). On la retrouve notamment dans les contes suivants: un conte allemand (Grimm, no 65), un conte lithuanien (Schleicher, p. 10), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 502), un conte valaque (Schott, no 3), des contes grecs modernes (Hahn, no 27 et variantes), un conte sicilien (Gonzenbach, no 38), un conte italien de Rome (miss Busk, p. 84), des contes basques (Webster, p. 165), un conte écossais (Campbell, no 14),—tous du type de Peau d'Ane,—et dans deux des contes que nous allons avoir à rapprocher de notre Taureau d'or, un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, no 40) et un conte catalan (Rondallayre, I, p. 111).
La promesse faite par le roi à sa femme de n'épouser qu'une femme aussi belle ou plus belle qu'elle, se retrouve dans plusieurs de ces contes; mais là, le plus souvent, la reine a quelque qualité merveilleuse, par exemple, des cheveux d'or (conte allemand) ou une étoile d'or sur le front (conte tchèque).—Dans d'autres contes, le roi promet de n'épouser que la femme au doigt de laquelle ira l'anneau de la reine (conte sicilien; conte grec no 27, var. 2, de la collection Hahn), ou bien qui pourra mettre ses souliers (conte romain) ou ses vêtements (conte écossais; conte breton).
Dans plusieurs de ces contes, les vêtements demandés sont à peu près les mêmes que dans notre conte et dans celui de Perrault; dans d'autres, il y a quelques différences: ainsi, dans le conte sicilien, la première robe doit être couleur du ciel avec le soleil et les étoiles; la seconde, couleur de la mer avec les plantes et les animaux marins; la troisième, couleur de la terre avec tous les animaux et les fleurs.—A la peau de l'âne aux écus d'or, demandée en dernier lieu par la princesse dans le conte de Perrault, correspond, dans la plupart des contes du type de Peau d'Ane, un manteau de peau, plus ou moins extraordinaire: par exemple, dans le conte allemand, un manteau où doit entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays; dans le conte valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec no 27, var. 1, de la collection Hahn), le dernier objet demandé par la princesse est une sorte de boîte ayant forme humaine, dont elle se revêt pour ainsi dire, et qui ne l'empêche pas de se mouvoir.
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A partir de l'endroit où la princesse demande le taureau d'or, notre conte se sépare du conte de Peau d'Ane et développe un thème bien distinct. Nous trouvons ce thème dans le conte breton indiqué plus haut, qui offre de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la dernière partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est à la guerre); dans ce conte breton, en effet, le prince épouse la princesse, dès qu'il l'a surprise sortant du «bœuf d'or», et le conte se termine là.—Cette dernière partie manque également dans un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 91). Ici le commencement est altéré: le roi, père de la princesse, veut simplement lui faire épouser un «vieux vilain roi». La princesse demande à son père, avant de donner son consentement, un chandelier d'or, haut de dix pieds et plus gros qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle s'en montre dégoûtée, et elle dit à son chambellan de l'en débarrasser: le prix qu'il en tirera sera pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le chambellan porte le chandelier dans un pays étranger, et le vend au fils du roi, qui le fait mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du théâtre, il trouve mangé le souper qu'on lui avait apporté dans sa chambre. Le lendemain, même chose. La troisième fois, il se cache et surprend la princesse. Depuis ce moment, il ne sort plus de sa chambre, et, quand ses parents le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut épouser que le chandelier (la candeliera). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant à l'improviste dans la chambre de son fils, voit ouverte la porte ménagée dans le chandelier et une jeune fille à table avec le prince. Elle comprend alors ce que celui-ci voulait dire, et, comme le roi et la reine sont charmés de la beauté de la princesse, le mariage se fait aussitôt.—Un conte italien de Bologne (Coronedi-Berti, no 3), dont la première partie est toute différente[252], se rapproche beaucoup de ce conte romain (la jeune fille se met, là aussi, dans un gros chandelier); mais il est moins complet.
C'est également un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, no 6), tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais, à la différence des trois contes précédents, a une dernière partie correspondant à celle du conte lorrain: Le prince, comme dans notre conte, est déjà fiancé, mais cela ne l'empêche pas d'épouser la princesse «sans faire de noces». Plus tard, obligé d'aller en guerre, il dit à sa femme de rester cachée dans le chandelier; les serviteurs lui apporteront à manger. Un jour, la mère de la fiancée du prince entre dans la chambre, et, y trouvant la jeune femme, elle la fait jeter dans un endroit rempli d'orties. La princesse est recueillie par une vieille, qui est venue chercher des orties pour en faire un plat. A son retour de la guerre, le prince, ne retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin. Pendant sa maladie, il lui prend envie de manger un plat de légumes, et il fait crier par toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte; mais les herbes ont été hachées par la jeune femme, qui y a mis son anneau de mariage. Le prince, ayant trouvé l'anneau, le reconnaît aussitôt; il se rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet épisode de l'anneau mis dans le plat d'herbes rattache la dernière partie de ce conte albanais au conte de Peau d'Ane, dont il avait déjà presque toute l'introduction.)—Nous citerons encore, comme ayant une dernière partie analogue à celle du conte lorrain, le conte catalan mentionné tout à l'heure (Rondallayre, I, p. 111). Dans ce conte, la princesse, après avoir, sur l'avis de son confesseur, demandé à son père une robe de plumes de toutes les couleurs, une autre d'écailles de tous les poissons, et une troisième «faite d'étoiles», lui demande enfin une boîte d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Quand elle a cette boîte, elle s'y enferme et dit à ses serviteurs de la porter en lieu de sûreté. Ceux-ci, passant dans un royaume où tout le monde est triste à cause de la maladie du fils du roi, plongé dans une profonde mélancolie, se laissent entraîner par l'appât du gain à vendre la boîte d'or, dont on veut faire présent au prince. La boîte est mise dans sa chambre. Deux nuits de suite, pendant que le prince est endormi, la princesse sort de la boîte et va lui écrire dans la main[253]. La troisième nuit, le prince fait semblant de dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle qui elle est. A partir de ce moment, il cesse d'être triste et ordonne que désormais on lui apporte dans sa chambre double part de chaque mets. Par malheur, bientôt le prince est obligé de partir pour la guerre. Il donne son anneau à la princesse et dit à ses gens de continuer à porter tous les jours à manger dans sa chambre. Les valets, fort étonnés de cet ordre, vont regarder par le trou de la serrure et découvrent la présence de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la boîte d'or, vendent la boîte et jettent la princesse dans un trou rempli d'épines. Elle est délivrée par des bergers, qui lui font garder les cochons. Cependant le prince, de retour, envoie partout à la recherche de la princesse; mais c'est peine inutile, et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son père ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande récompense à qui rendrait la gaieté à son fils, la princesse se présente au château, sous ses habits de porchère, montre au prince l'anneau que celui-ci lui a donné, et elle l'épouse.
Nous rencontrons encore à peu près la même idée dans un conte sicilien (Pitrè, I, p. 388), où la princesse, que son père veut épouser, s'enferme avec des provisions dans un magnifique meuble de bois doré qu'elle fait jeter à la mer. Un roi recueille le meuble et le fait porter dans son palais. Ici, comme dans les contes précédents et dans notre conte, la princesse sort trois fois de sa cachette pour manger, et le roi la surprend et l'épouse.—Le coffre doré où s'enferme la princesse et qui est porté dans la chambre d'un prince, figure encore dans un conte grec moderne (B. Schmidt, no 12), au milieu d'un récit où cet épisode est très gauchement introduit.—Voir enfin (dans la revue Giambattista Basile, 1883, p. 45) un conte napolitain, dont l'introduction est celle du conte bolonais. De même que, dans le conte romain, le prince déclare qu'il veut épouser la candeliera, de même ici il dit qu'il veut épouser la cascia (la «caisse», le «coffre»).